«Un tournant de la vie»: la confusion des sentiments

L'auteure Christine Angot tangue ici avec une certaine maladresse entre le banal et l’universel, plus attentive aux mouvements de la vie domestique qu’aux variations du coeur.
Photo: Jean-Luc Bertini L'auteure Christine Angot tangue ici avec une certaine maladresse entre le banal et l’universel, plus attentive aux mouvements de la vie domestique qu’aux variations du coeur.

« La vie peut être triste. Si seulement on pouvait réfléchir intelligemment tout en aimant. » Aux yeux de Christine Angot, l’amour et la passion sont des sources de malheur. Mais dans la cuisine de l’écrivaine rien ne se perd : le malheur deviendra à son tour, cuit à petit feu, la matière de ses livres. En témoignent L’inceste, Quitter la ville ou Une semaine de vacances.

Un tournant dans la vie raconte ainsi en détail un épisode de crise amoureuse. L’un de ces moments où le tapis de la réalité semble nous glisser sous les pieds. Comme lorsqu’on revoit quelqu’un qu’on a aimé passionnément et avec qui on avait coupé les ponts.

Une écrivaine française, en couple depuis neuf ans avec Alex, un ingénieur du son d’origine martiniquaise qui vivote à ses crochets, aperçoit un jour dans la rue Vincent, l’homme qu’elle avait aimé avant Alex et qu’elle n’avait pas revu depuis des années — sans jamais cesser de l’aimer. La secousse est assez grande pour que ses certitudes s’envolent : « Je comprends plus ce qui se passe dans ma vie. » Le reste du roman servira à dénouer cette impasse. Une épreuve qui prend vie dans un roman presque entièrement dialogué, quasi « performatif », où nous frappent le manque de recul de sa narratrice, l’exploration terne de la vie de couple et la ponctuation alternative. À l’évidence, Christine Angot a cherché à reproduire au plus près les effets de la confusion amoureuse.

Des exégètes bien informés assurent que sous la silhouette de Vincent se cache Doc Gynéco, un rappeur aujourd’hui passé de mode avec qui Angot a eu une relation — histoire qu’elle avait évoquée en 2008 dans Le marché des amants. Mais au fond, peu importe, puisque ça pourrait être n’importe qui : « Vincent, je l’ai beaucoup aimé, vraiment beaucoup », dira-t-elle.

Avec son impudeur habituelle, touchante par moments et voix sans complexe du désir au féminin, l’auteure tangue ici avec une certaine maladresse entre le banal et l’universel, plus attentive aux mouvements de la vie domestique qu’aux variations du cœur. Venant de l’auteure d’Un amour impossible (prix Décembre 2015), on pourrait s’attendre à mieux.

Extrait de «Un tournant de la vie»

« Je traversais la rue… Vincent passait sur le trottoir d’en face. Je me suis arrêtée au milieu du carrefour. J’étais là, figée. Le coeur battant. Je regardais son dos qui s’éloignait. Torse large, hanches étroites, il avait une stature impressionnante. J’aurais pu courir, le rattraper. Il a tourné au coin de la rue. Je suis restée debout, les jambes coupées. Les yeux fixés sur la direction qu’il avait prise. Je tremblais. Je n’arrivais plus à respirer. J’ai pris mon téléphone dans mon sac, j’ai appelé une amie. » 

Un tournant de la vie

★★★

Christine Angot, Flammarion, Paris, 2018, 192 pages