Pour le plaisir d’avoir peur

Les auteurs Sonia Sarfati, Carole Tremblay et François Gravel. La propension à vouloir écrire, lire ou entendre des histoires d’épouvante participe de la condition de l’homme depuis belle lurette et permet, dit-on, d’exorciser les peurs enfouies.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les auteurs Sonia Sarfati, Carole Tremblay et François Gravel. La propension à vouloir écrire, lire ou entendre des histoires d’épouvante participe de la condition de l’homme depuis belle lurette et permet, dit-on, d’exorciser les peurs enfouies.

Dans leur version originale, les Hansel et Gretel, Cendrillon et Blanche-Neige sont des récits d’épouvante. Cette propension à vouloir écrire, lire ou entendre ce type d’histoires participe de la condition de l’homme depuis belle lurette et permet, dit-on, d’exorciser les peurs enfouies. Question d’en savoir un peu plus, Sonia Sarfati, François Gravel et Carole Tremblay plongent pour nous dans les profondeurs de l’horreur.

Il y a trois ans, l’auteure et éditrice Carole Tremblay a eu l’idée de créer la collection « Noire » à La courte échelle, un créneau qui était jusque-là encore peu exploité. Jointe par Le Devoir, elle explique qu’il y avait là la volonté de répondre à une demande. « J’écris et je fais beaucoup de rencontres scolaires, et je me suis rendu compte que mes livres qui attiraient le plus étaient ceux dans lesquels je mettais en scène la peur. Je pense que les enfants ont toujours aimé les histoires d’horreur. »

Parmi les nouveaux titres à paraître dans cette collection cet automne, on retrouve Tu n’as rien à craindre des cimetières, une histoire de revenants signée par un as du genre, François Gravel. Si ce dernier écrit des histoires d’horreur, c’est d’abord pour le jeune qu’il était.

« Je pense que j’ai beaucoup de mémoire pour les émotions que j’avais quand j’étais ado et préado. J’adorais Edgar Allan Poe, les contes de Maupassant. Quand on écrit pour les enfants, on travaille avec leur imagination. Ils en ont tellement, que ça prend peu de mots. Tandis que quand j’écris des livres pour les adultes, il faut installer une ambiance, décrire pour faire travailler leur imagination. Ils comprennent pas vite », raconte-t-il au bout du fil.

Tout aussi éprise d’histoires à faire frissonner, Sonia Sarfati confie quant à elle qu’elle travaille actuellement à la rédaction de L’arbre aux sorcières, titre qui fait suite à Baie des corbeaux, paru à La courte échelle en 2017. « Étonnamment, ce livre, c’est mon premier vrai récit d’horreur. C’est un genre que je consomme pourtant depuis toujours, dit celle qui a tout lu Stephen King, mais je ne m’étais jamais assise pour en écrire un jusqu’à ce que Carole Tremblay me le demande. Quand j’y repense, je ne sais pas pourquoi je n’en ai pas écrit avant, parce que j’adore le genre. J’aime l’ambiance, j’aime l’idée d’échapper au réel. »

L’émotion

Si la peur intéresse les petits et les grands et qu’il y a un plaisir certain associé à l’émotion, tout n’est pas prétexte à faire un bon roman d’horreur. Bien que tous les goûts soient dans la nature, l’éditrice Carole Tremblay refuse ainsi d’aller du côté de la violence gratuite. « Je viens de refuser un manuscrit dans lequel il y avait des animaux égorgés, éventrés, du sang. Il y a un public pour ça, mais moi je ne suis pas prête à aller là. »

J’écris et je fais beaucoup de rencontres scolaires, et je me suis rendu compte que mes livres qui attiraient le plus étaient ceux dans lesquels je mettais en scène la peur. Je pense que les enfants ont toujours aimé les histoires d’horreur. 

Un bon roman d’horreur est avant tout, selon elle, une histoire dans laquelle il y a une menace, sans qu’elle soit nécessairement décrite.

« Gravel est le roi de ce type de roman. Il installe une atmosphère, mais il n’y a rien qui se passe. Il parvient à évoquer, à ouvrir des portes qui laissent place à l’imagination. Par exemple, dans la première partie de Tu n’as rien à craindre des cimetières, il ne se passe rien, mais on sent la tension monter. C’est du grand art. »

Pour Sarfati, l’horreur doit transcender le réel. « Moi, l’horreur que j’aime se trouve du côté du fantastique et du surnaturel. Je ne suis pas folle par exemple des histoires de tueurs en série. J’aime plutôt celles qui mettent en scène des vampires, des zombies, des gens possédés, parce qu’elles créent une distance avec le réel et ouvrent la voie à l’imaginaire. Et ce qui fait le plus peur, c’est imaginer. La terreur, c’est le monstre derrière la porte. Et ça, personnellement, je trouve ça plus efficace, et c’est ce que j’aime explorer plutôt que la description de tripes qui revolent. Dans ce cas, l’imagination ne peut plus travailler. Tout est là. Tout est dit. »

À ce sujet, la censure reste selon Gravel quelque chose de tout à fait normal dans un livre pour enfants, et d’autant dans un récit d’horreur. « Je ne crois pas que l’enfance soit une période dorée, mais plutôt difficile, et on finit, parfois, par s’en sortir indemnes. Les histoires qu’on leur raconte sont là pour les aider à grandir. Quand j’écris des histoires d’horreur, j’essaie ainsi de donner du plaisir, de l’évasion à mon lecteur. De le sortir de sa vie, de lui-même. C’est une façon de domestiquer la peur. Les romans peuvent finir mal, mais encore là, ça dépend du groupe d’âge auquel on s’adresse. Un adolescent est capable d’en prendre plus, c’est sûr, mais on n’a pas le droit de désespérer les enfants. C’est une question de respect envers le lecteur. »

Tu n’as rien à craindre des cimetières

Clara emménage dans une maison située en bordure d’un cimetière. Attirée par une petite flamme, la jeune fille s’approche et y fait une rencontre immatérielle qui change le cours de sa vie. Avec Tu n’as rien à craindre des cimetières, François Gravel entre pour la première fois de son œuvre dans l’univers des fantômes. La finesse de l’intrigue est soutenue par des personnages mystérieux qui nous mènent par le nez jusqu’à la fin. L’effet spectral du graphisme — Julie Massy — appuie avec doigté l’atmosphère du récit.

★★★★
François Gravel,
La courte échelle,
Montréal, 2018,
122 pages

Croque-manoir

Nabil vient d’emménager dans un manoir décrépit qui fait le bonheur de son père. Rapidement, et bien malgré lui, le garçon y fait la rencontre de Blanche, une fantômette qui a l’intention de les déloger parce que sa famille y règne depuis 348 ans. Offrant une amorce commune, le duo Chabbert-Loyer joue d’humour et de suspense jusqu’à la fin bien tournée, qui surprend le lecteur et déconcerte Blanche. Les illustrations toutes en rondeur de Raphaël Maaden appuient avec efficacité l’atmosphère espiègle du récit.

★★★ 1/2
Ingrid Chabbert,
Anne Loyer et Raphaël Maaden,
Frimousse, Paris,
2018, 30 pages

Mystère à l'école

Histoire de meurtre, de chien égorgé, de vengeance, d’amour entre deux rats et plus encore : ce recueil de nouvelles dirigé par Richard Migneault compte 15 histoires écrites par une brochette d’auteurs jeunesse pour la plupart bien connus. De Simon Boulerice à Karine Lambert en passant par Martine Latulippe et Chloé Varin, les suspenses se suivent et ne ressemblent pas. Si certains fonctionnent — Sarfati et Soulières en tête —, d’autres malheureusement donnent l’impression d’avoir été écrits en vitesse, offrant un recueil décevant.

★★ 1/2
Collectif,
Druide,
Montréal, 2018,
278 pages