«Lucia et l'âme russe»: la magie contre la rectitude

L'intrigue conduit le personnage principal dans une croisade ordinaire dans les rues de Vienne.
Photo: Alexander Klein Agence France-Presse L'intrigue conduit le personnage principal dans une croisade ordinaire dans les rues de Vienne.

Notre siècle manque-t-il de magie ? Le plus récent roman de Vladimir Vertlib, Lucia et l’âme russe, présente une humanité qui se mange la queue, policée par le politiquement correct. Posant un regard ironique sur notre époque, l’auteur interroge l’avenir d’un monde aux discours formatés.

Le récit accompagne Lucia Binar, octogénaire grugée par la vieillesse qui, armée de son sens de l’humour, nourrit l’ambition de mourir là où elle est née. Entêtée, elle lutte contre la gentrification du quartier, endure les railleries de son propriétaire, mais lorsque la téléphoniste des services sociaux l’insulte, c’en est trop. Vindicative, elle entreprend alors une croisade ordinaire dans les rues de Vienne pour retrouver la téléphoniste.

Sa quête ennuie, mais ses nombreuses rencontres créent une habile mise en scène du monde contemporain. Le climax, un spectacle de variétés mené par Viktor Viktorovitch, « charlatan » et « marchand d’illusions », anime le récit et secoue le cynisme ambiant, redonnant à l’auditoire sa crédulité et, ainsi, la croyance que tout est possible.

Dans un style efficace, l’auteur dépeint un tissu social à l’imaginaire érodé, où les personnages, souvent réactionnaires, clabaudent sur « la misère de l’existence, l’immigration, le gouvernement » et « la fin de toute espérance ».

Le monde se défait et se refait, modelé par la morale dominante, et Lucia Binar, lucide malgré sa colère, accepte ses limites : « Moi, je pense qu’on ne peut pas vivre assez vieux pour vivre ce qu’on n’aurait jamais cru possible. »

La représentation d’un monde sclérosé, où chacun est contrit par la peur d’avoir dit un mot de travers, pourrait sembler cynique. Mais si Vertlib écorche ses contemporains, c’est plutôt pour leur rappeler l’importance de la magie, née de l’art et des rencontres, parce qu’elle porte le germe de tous les possibles.

Extrait de «Lucia et l’âme russe»

« C’est toi qui le dis, Viktor. Mais ça, les habitants de cette ville, ils ne le comprennent pas, ils n’ont que le mot “identités plurielles” à la bouche, se rendent à des manifestations transculturelles, mangent végétarien, localisent en eux des antécédents migratoires, emploient des termes unisexes et un langage politiquement correct, sont en quête permanente de leur moi authentique et sont constamment centrés sur eux-mêmes. Tout ça, ils le font avec une ferveur obsessionnelle, et ils ne sont même pas fichus de faire la différence entre un lièvre et un lapin. Comment ça va finir, tout ça ? »

Lucia et l’âme russe

★★★ 1/2

Vladimir Vertlib, traduit de l’allemand (Autriche) par Carole Fily, Métailié, Paris, 2018, 320 pages