«Parlez-moi d’amour»: les confidences chinoises

Le livre montre que l’amour était, est et sera un bastion de résistance où la culture, l’intimité et la volonté peuvent bâtir des ponts entre le passé et l’avenir.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Le livre montre que l’amour était, est et sera un bastion de résistance où la culture, l’intimité et la volonté peuvent bâtir des ponts entre le passé et l’avenir.

L’amour. Il n’a pas d’âge, n’appartient à aucun territoire, et tandis qu’il donne des ailes à certains, c’est son ancrage dans le quotidien qui a intéressé Xinran, auteure d’origine chinoise. Recueillant les témoignages de quatre générations de femmes d’une même famille, elle a cherché à comprendre « combien les Chinoises avaient changé dans leur manière de concevoir les relations sexuelles, les sentiments et l’amour ». Le résultat est une fresque sociale, politique et intime de la Chine du XXe siècle, parce qu’après tout, s’interroge Xinran : « Quel amour peut se soustraire à l’influence de la société ? »

Le premier témoignage est certainement le plus spectaculaire. On y rencontre Rouge, née en 1920 et dont le mariage, arrangé alors qu’elle n’avait que neuf ans, ne fut jamais consommé. Son mari, amoureux d’une autre femme, préféra ne pas trahir cet amour, et Rouge, mariée pendant 61 ans, mourut vierge. Chaque nuit, côte à côte dans le lit, ils regardèrent le plafond et discutèrent, créant une complicité toujours plus grande : « Notre mariage était un simulacre et nous ne faisions que parler d’amour. »

Les autres récits ne sont pas aussi étonnants, mais ils sont tous imbriqués dans la grande histoire chinoise. L’intimité des relations subit alors les déchirements des guerres civiles entre les armées nationalistes et maoïstes, qui feront basculer la Chine dans un régime communiste. Au fil des témoignages, les moeurs évoluent et les révélations des plus jeunes femmes, nées dans les années 1980, ont moins de retenue.

La génération plus âgée, dont « l’éducation sexuelle se faisait en observant les animaux en rut », fait alors place à des femmes à la sexualité plus spontanée et plus libre.

De même, tandis que leurs aïeules ont vécu des relations exclusives, les plus jeunes femmes se définissent comme des « routardes de l’amour », multipliant les rencontres par le speed dating, les mariages éclair et les amours virtuelles.

Le travail de Xinran n’est pas sans rappeler l’oeuvre magistrale de Svetlana Alexievitch qui, avec La fin de l’homme rouge, avait colligé des centaines de récits et dressé un portrait à la fois grandiose et intime du bloc soviétique. Parlez-moi d’amour n’est pas aussi tragique, les récits n’y sont pas aussi passionnants, mais l’histoire chinoise, ainsi racontée, n’appartient plus à la mystification des dates et aux faits d’armes des dirigeants : c’est une histoire à échelle humaine.

Xinran admet que l’amour a conquis bien des coeurs mais que tout n’est pas à son épreuve : « En réalité, il n’existe pas un pays au monde où l’amour ait réussi à conquérir toutes ces choses : la foi, la politique, la culture, les traditions, les biens matériels. » Mais Parlez-moi d’amour montre que l’amour était, est et sera un bastion de résistance où la culture, l’intimité et la volonté peuvent s’épanouir et bâtir des ponts entre le passé et l’avenir.

Extrait de «Parlez-moi d’amour»

« Si quelqu’un pouvait trouver un moyen d’analyser les arbres généalogiques des Chinois sur les cent dernières années, un moyen de remonter la piste des mariages et des carrières, je crois que l’on verrait clairement dans quelle mesure les relations entre les gens obéissent à des tendances politiques. Dans les années 1950, on se mariait pour des raisons politiques, dans les années 1960, pour des questions de classe, dans les années 1970, tout le monde voulait épouser un officier de l’APL, dans les années 1980, on recherchait surtout les étudiants de l’université. Dans les années 1990, les gens ont commencé à se fier à leur propre intuition pour choisir leur futur conjoint et, depuis les années 2000, c’est chacun pour soi. »

Parlez-moi d’amour

★★★ 1/2

Xinran, traduit de l’anglais par Françoise Nagel, Éditions Philippe Picquier, Arles, 2018, 400 pages