«Des jours d’une stupéfiante clarté»: Aharon Appelfeld et les éclats du souvenir

Aharon Appelfeld, décédé à 85 ans le 4 janvier 2018, a toujours sondé l’âme humaine, l’expérience juive, le travail du deuil et de la mémoire.
Photo: Philippe Merle Agence France-Presse Aharon Appelfeld, décédé à 85 ans le 4 janvier 2018, a toujours sondé l’âme humaine, l’expérience juive, le travail du deuil et de la mémoire.

De livre en livre, le romancier et poète Aharon Appelfeld — l’une des voix les plus fortes de la littérature israélienne, décédé à 85 ans le 4 janvier 2018 — a tenté d’explorer l’âme humaine, l’expérience juive, le travail du deuil et de la mémoire. Il l’a fait dans Badenheim 1939 et dans Histoire d’une vie (prix Médicis étranger en 2004). Il s’y consacre encore dans Des jours d’une stupéfiante clarté, son dernier roman.


À la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il vient de passer deux ans et demi dans un camp de travail en Ukraine, Theo Kornfeld entreprend de retourner dans sa petite ville d’origine, située non loin de Vienne.

Une force obscure a poussé ce jeune Juif autrichien, qui n’a jamais été croyant, à abandonner ses camarades de camp et à prendre tout seul la route — sachant par ailleurs très bien que sans leur soutien il n’aurait jamais survécu aux épreuves et à la maladie. En chemin, il est visité par les souvenirs et les hallucinations. À commencer par le souvenir de ses parents.

Son père possédait une petite librairie, qu’il avait peu à peu engloutie, jusqu’à la faillite, au gré des dépenses déraisonnables de son épouse, une femme fantasque à la beauté lumineuse. Elle était passionnée depuis sa jeunesse de musique sacrée — celle de Bach en particulier. Pour un oui ou pour un non, elle entraînait son fils dans des excursions toujours un peu folles afin d’aller visiter des chapelles de campagne, des monastères haut perchés. Elle était différente des autres mères. « Son âme est celle d’une croyante », dira son fils.

Quand Théo a eu 14 ans, sa mère a dû aller vivre avec sa soeur, avant de basculer tout à fait dans la folie et d’être internée dans un monastère de la région.

Le jeune homme avance avec le souvenir de ces jours lointains et lumineux, qui lui apparaissent avec une « stupéfiante clarté ». Ses parents auront-ils changé ? Ont-ils même survécu aux horreurs de la guerre ? Il le sait, rien n’est moins certain.

Ce père faible dont il s’était éloigné, toujours prompt à faire les quatre volontés de la femme qu’il aimait malgré ses molles protestations, fera l’objet d’un constat terrible : « Et même lorsque nous sommes arrivés au camp où avait lieu la sélection et que nous avons été séparés, je n’ai pas regretté cette séparation au fond de moi. »

À travers Des jours d’une stupéfiante clarté, au fil de journées ponctuées de rencontres et de dialogues silencieux, s’élabore ainsi une lente et surprenante réconciliation avec la figure paternelle.

Avec beaucoup de finesse, Aharon Appelfeld, qui a lui-même survécu par miracle à la Shoah en se cachant dans les forêts d’Ukraine, pose ici la question délicate de l’appartenance et du sentiment de culpabilité qu’éprouvent parfois les survivants.

Extrait de « Des jours d’une stupéfiante clarté »

« Le père avait tenté en vain de stopper ses expéditions subites. Elle avait continué de prendre le large tant qu’elle en avait eu la force. Elle avait connu des déceptions à la hauteur de ses joies. Une auberge aux lits infestés de puces, un petit déjeuner indigent, un café tiède et insipide. Ailleurs, c’était un aubergiste qui réclamait un supplément alors qu’elle était à court d’argent. Plus d’une fois, elle s’était mise à pleurer dans une gare bondée, comme une enfant qui a lâché la main de sa mère et ne la retrouve plus. »

Des jours d’une stupéfiante clarté

★★★ 1/2

Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, L’Olivier, Paris, 2018, 272 pages