La direction change dans plusieurs magazines de création littéraire au Québec

Le duo à la tête de «Moebius»: la directrice, Marie-Julie Flagothier (à gauche), et la rédactrice en chef, Karianne Trudeau Beaunoyer
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le duo à la tête de «Moebius»: la directrice, Marie-Julie Flagothier (à gauche), et la rédactrice en chef, Karianne Trudeau Beaunoyer

Un jeune auteur requérant l’anonymat raconte avoir déjà appris que la nouvelle qu’il avait soumise à une revue de création littéraire avait été retenue en découvrant la revue en question dans sa boîte aux lettres. Son texte, devait-il en conclure, ne connaîtrait aucun travail éditorial (il aurait pourtant sérieusement pu en bénéficier). C’était il y a onze ans.

Traduction : si l’histoire des revues de création littéraire au Québec est indissociable de celle de certaines maisons les plus influentes de son monde éditorial — Les Herbes Rouges naît sous forme de revue en 1968 —, quelques-unes d’entre elles semblaient avoir cédé depuis un certain temps au mortifère appel de l’habitude et du confort.


D’autres optaient même carrément pour le point final : Jet d’encre, revue associée à l’Université de Sherbrooke, imprimait sa dernière page en 2014, alors que la franco-ontarienne Virages tirait sa révérence en 2016, après 75 numéros, en invoquant un manque d’abonnements et des coûts croissants de production. Lancée en 2015 par le Groupe Ville-Marie Littérature, la revue Le Pigeon renonçait quant à elle à son ambition de faire dialoguer les littératures francophones d’Amérique, d’Europe et d’Afrique après seulement deux numéros.


Est-ce donc par amour des causes perdues qu’une nouvelle génération rénove présentement l’édifice abîmé de plusieurs publications revendiquant néanmoins une histoire admirable ? « Une revue, c’est avant tout une communauté de lecture et d’écriture », explique le poète et nouveau directeur littéraire d’Estuaire, Michaël Trahan, 33 ans. Fondée en 1976, l’importante revue de poésie larguait en 2015 le traditionnel format livre pour un look plus magazine, changeait d’équipe et revoyait complètement sa facture graphique.

« Depuis que j’ai publié mon premier livre, en 2013, je mesure mieux à quel point l’engagement littéraire est en premier lieu un engagement à échelle humaine, à quel point c’est important de se lire les uns les autres, poursuit-il. On vit dans un monde où la logique marchande, la logique du spectacle et l’aspect virtuel de nos vies sociales contribuent à nous éloigner. Les revues, c’est quelque chose qui crée du vrai lien. Je me souviens, quand j’ai publié mon premier texte dans Les Écrits [revue soutenue par l’Académie des lettres du Québec], je n’en revenais pas de me retrouver en compagnie d’écrivains d’expérience que j’admirais et qui peut-être allaient me lire. »

Non aux fonds de tiroirs !


Moebius connaît, depuis son rachat par le Groupe Nota bene en 2015, une semblable et salutaire résurrection, grâce à sa directrice, Marie-Julie Flagothier, et à sa rédactrice en chef, Karianne Trudeau Beaunoyer, toutes les deux dans la vingtaine. En plus d’avoir elle aussi transformé sa couverture et son format, la revue jadis liée aux éditions Triptyque place désormais ses numéros sous l’égide d’une citation d’un écrivain célèbre (ou pas), plutôt que d’un thème.

« Les revues, c’est à la fois un banc d’essai pour des auteurs qui n’ont jamais publié et un lieu important pour des projets de forme brève qui ne pourraient pas voir le jour autrement », fait valoir le duo, qui confie avoir considérablement resserré le travail éditorial sur les textes retenus (comme chez Estuaire).

« C’est une étape de dialogue avec les auteurs — à peu près un mois d’échanges par courriel — à laquelle on tient beaucoup », souligne Karianne Trudeau Beaunoyer. Un soin contribuant sans doute à l’effet de cohérence retrouvé de revues auquel des écrivains pouvaient jadis être tenté de s’en remettre afin d’élaguer leurs fonds de tiroirs (diront les langues sales).

Les femmes en revues


Revue dont la beauté rappelle que le goût et l’élégance ne sont pas affaire de moyens, la très artisanale Tristesse voyait le jour en novembre, animée par un désir qu’enfin le féminin l’emporte sur le masculin.

« Collaboratrices », lirez-vous au sommaire, malgré les quelques auteurs s’y retrouvant. Seule règle immuable orientant les choix éditoriaux de l’équipe de fondatrices (!) formée de Julie Delporte, Rosalie Lavoie, Catherine Ocelot, Marie Saur et David Turgeon : que les femmes y demeurent en avantage numérique. Le comité de rédaction de Moebius — cinq femmes pour trois hommes — se dit aussi très sensible à ces « angles morts » (bien que les manuscrits y soient évalués à l’aveugle).

« Le féminisme est présentement le meilleur endroit pour renouveler sa pensée », suggère Marie Saur au sujet de la revue entre les pages de laquelle plusieurs bédéistes passent du côté de la nouvelle ou de l’essai, et où une intellectuelle comme Laurence Côté-Fournier livre un texte d’une tonalité étonnamment intime. Des choix témoignant d’un désir de se jouer du carcan des genres littéraires que partagent également Moebius, ouverte à la fiction comme à la poésie, et Estuaire, moins attachée que jamais à une idée figée de ce que doit être la poésie.

Le genre de réjouissante conversation que présentent dans Tristesse Julie Delporte et Daphné B. au sujet de leurs plus récents livres s’inscrit par ailleurs dans le contexte d’un ressac de la critique littéraire au sein des grands médias nationaux. Un silence relatif contraignant écrivains et écrivaines, peut-on penser, à lancer eux-mêmes le dialogue autour de leurs oeuvres.

Et puis le numérique ?

Une revue, c’est avant tout une communauté de lecture et d’écriture


« Si on recule de sept ou huit ans, la question de la transition complète vers le numérique devait davantage se poser, répond Michaël Trahan au sujet de l’avenue de la dématérialisation. Je pense qu’on est revenu à une solution intermédiaire, c’est-à-dire que les revues ont compris que c’est important d’avoir la présence Web la plus forte possible, à la mesure de leurs moyens et de leurs structures humbles. »

Il précise par ailleurs que « le travail de la poésie profite bien de la dimension plastique de l’espace de la page », et que la linéarité de la lecture d’un livre numérique permet moins facilement le butinage auquel invite une revue littéraire.

Ou comme dirait Marie Saur : « Une revue, ça se laisse bien traîner sur la table. »