Éloge de la pensée rigoureuse et nuancée

L’écrivain français signe une réflexion lucide et engagée sur le monde de la lecture et sur les livres qu’il a aimés.
Photo: François Guillot Agence France-Presse L’écrivain français signe une réflexion lucide et engagée sur le monde de la lecture et sur les livres qu’il a aimés.

Allez, osons l’affirmation sans nuances : les écrivains sont tous des menteurs ! Et quelques-uns, plus que d’autres, peuvent même en faire la démonstration, à votre barbe, sans crainte de se placer dans une étrange contradiction.

Voyez plutôt ! Dans l’incipit de Cher lecteur, l’auteur français Georges Picard expose : « Je ne suis pas un écrivain médiatique. J’estime que la rencontre d’un auteur et de ses lecteurs doit se faire par la lecture et non pas par le biais des médias. » Il ajoute même : « La voix intérieure de l’écrivain, sa chaleur et sa couleur particulières, son style, son rythme mental, seul le texte les transmet […]. Les paraphrases sont des trahisons. L’auteur se trahit lui-même lorsqu’il se paraphrase devant un micro ou une caméra. »

Georges Picard n’est donc pas qu’un menteur. Il est aussi un traître qui, il y a quelques jours, a accepté d’accorder une entrevue au Devoir pour parler de sa dernière création, une réflexion lucide et engagée sur le monde de la lecture et sur les livres qu’il a aimés. « Même si la vérité d’un livre est dans le livre, plutôt que dans la parole de l’écrivain sur son livre, le système est fait d’une telle façon qu’on ne peut pas éviter de prendre cette parole, indique-t-il, sourire dans la voix, à l’autre bout du fil, lorsqu’on lui souligne avec sournoiserie le caractère improbable de cette rencontre. Un écrivain pourrait écrire des livres pour lui seul. Mais s’il veut en vendre, il doit forcément en parler. »

Qu’il l’écrive ou qu’il le dise, Georges Picard, le gars derrière Le sage des bois, Merci aux ambitieux de s’occuper du monde à ma place ou encore Du bon usage de l’ivresse, ne manque pas de perspectives intéressantes à partager, particulièrement lorsque vient le temps de troubler les certitudes sur le présent, sur le réel, et de rappeler que toutes les vérités qui rassurent, y compris celles qui donnent de très percutantes entrées en matière dans un bouquin, n’existent sans doute pas.

La confusion du réel

« Les livres que je lis ou que j’écris sont […] des manifestations de l’impossibilité de rendre transparentes les obscurités de l’âme humaine, comme si leur fonction consistait à préserver, voire à accroître, la confusion du réel », écrit-il, en rappelant que la réalité s’attrape avant tout, dans les livres comme ailleurs, par des angles variés, des points de vue changeants. « On pourrait comparer le réel à un oignon dont chaque pelure représente un point de vue, poursuit l’homme de lettres. Pour arriver au coeur, il faut enlever pelure après pelure, point de vue après point de vue, jusqu’à l’évidence que le réel n’a pas plus de coeur [soit de vérité] que l’oignon n’a de noyau. »

C’est à force de lire qu’il dit en être arrivé là, lire Schopenhauer qui lui a soufflé à l’oreille que la vie humaine était la plus douloureuse forme de vie, qui va de la souffrance à l’ennui, lire aussi Proust, Voltaire, Descartes, qu’il convoque dans son bouquin pour rappeler que la littérature lui a donné « mille occasions d’aller voir si, derrière les apparences du jeu social, ne se tramait pas autre chose que ce qui était communément accepté comme vrai ».

« Le monde est plus dans la pluralité des apparences que dans les vérités révélées », expose-t-il au téléphone en parlant d’une époque où chacun cherche malgré tout à s’accrocher à une seule vérité pour s’expliquer la complexité du monde. « Quand cette vérité se fige, elle devient dogme et forge les aveuglements face à tous les contradicteurs, donne aussi l’impossibilité d’avoir une discussion réelle où les arguments s’échangent et peuvent se modifier. »

Il est d’ailleurs allé voir ce que cela donne dans les univers numériques, un territoire où l’on « éjacule des idées idiotes ou agressives comme on crache de mauvais chicots, écrit-il dans Cher lecteur. Les réseaux sociaux recueillent ce qu’il y a de pire dans l’écriture spontanée, non maîtrisée, trop souvent au service de la haine et du racisme. » Il ajoute au passage : « Céline était haineux et antisémite, mais, au moins, le génie de sa langue compensait, sous un certain angle, sa stupidité agressive. Aujourd’hui, sur la Toile, le talent, c’est surtout d’être plus violent ou plus vulgaire que les autres. De quoi presque faire regretter l’invention de l’écriture… »

Une pensée vampirisée

Tout ça serait la faute à l’émotion qui contamine le temps présent, celle qui alimente la sentimentalité déplacée ou les passions tristes, « comme disait Spinosa », et qui finit par « vampiriser la pensée pour la rendre inobjective », dit-il, en préconisant de lire jusqu’à plus soif pour sortir des ornières dans lesquelles le tout-à-l’émotion, le commentaire lapidaire et la confidence hasardeuse cherchent à nous faire tomber. « La lecture donne ce vocabulaire qui permet d’exprimer une pensée plus rigoureuse et plus nuancée », dit-il. « Le lecteur donne aussi l’idée d’une participation indirecte au monde, écrit-il. Plongé dans la lecture d’un livre, notre esprit conserve une vigilance critique, notre conscience est scindée en deux, nous sommes à la fois ici et là, avec les personnages dont nous partageons les préoccupations, les plaisirs et les angoisses, et en même temps nous-mêmes, en tant que lecteur doté de la toute-puissance d’un démiurge critique. Ce que nous savons si mal faire dans la vie […] à savoir prendre nos distances par rapport à nos émotions. »

Des émotions qu’il partage d’ailleurs avec élégance et un brin d’érudition dans Cher lecteur tout en invitant à croire les écrivains, puisqu’il en expose dans cet espace narratif finalement bien plus sur lui que ce qu’il en a dit pendant plusieurs minutes au téléphone.

Cher lecteur

Georges Picard, Éditions Corti, Paris, 2017, 194 pages