L’étrange Mile End de Sigal Samuel

Sigal Samuel
Photo: Leah Varjacques Sigal Samuel

Journaliste et dramaturge installée à Washington, Sigal Samuel s’est inspirée de sa ville natale, Montréal, pour ce premier roman, à la fois tendre chronique familiale aux violents élans mystiques et déchirantes pérégrinations existentielles sur fond de folklore juif.

C’est d’abord par la voix de Lev, 11 ans, que Samuel nous amène à la rencontre des Meyer, famille anéantie par le décès de la mère quelques années auparavant. Autour de Lev évoluent sa soeur aînée Samara, qui prépare en secret sa Bat Mitzvah, leur père David, professeur d’études religieuses non croyant, leurs amis Alex, féru de science, et Jenny, qui se confond avec la tapisserie, les Glassman, survivants de l’Holocauste, et le vieux M. Katz, qui, au grand dam du quartier, entreprend de confectionner un Arbre de Vie sur son terrain.

Comme le titre du roman l’indique, c’est dans le quartier du Mile End que la romancière campe les crises mystiques et existentielles de ses personnages en perte de repères, quartier qu’elle trace en quelques traits aussi efficaces qu’incisifs et non dénués d’humour : « Les hipsters avaient le nez scotché sur leur téléphone cellulaire. Les hassidims allaient et venaient dans les environs de la synagogue, les yeux toujours rivés par terre, afin d’éviter les tentations mondaines et triviales : le petit doigt d’une femme, une robe séchant sur une corde à linge. »

Du point de vue de Lev, l’univers dépeint par Sigal Samuel transpire la naïveté et la nostalgie. À l’instar de Mordecai Richler dans son recueil de nouvelles Rue Saint-Urbain (BQ), le regard impitoyable en moins, on sent chez l’auteure le désir de cristalliser ce quartier, d’en préserver la couleur, l’ambiance, en dépit des changements socio-économiques ou politiques.

Une certaine innocence flotte dans la première partie des Mystiques du Mile End, bercée par la douce folie de M. Katz, où la science et la magie se côtoient sans trop de heurts. Sigal Samuel annonce toutefois le drame à venir, lors d’une conversation entre Lev et M. Glassman sur la Kabbale et sur l’ascension de l’Arbre de Vie : « quand on se met à l’étudier, c’est facile de devenir obsédé par elle, a-t-il dit. Soudainement, tout ce qui t’entoure ressemble à un signe venu de l’au-delà. Plusieurs de nos sages, louée soit leur mémoire, ont perdu la tête en courant derrière ces signes ».

Ainsi, le ton coloré du charmant récit d’apprentissage de Lev bascule en deuxième et troisième parties, campées dix ans après la Bat Mitzvah de Samara, pour faire place à celui douloureux, halluciné et irrationnel de son père et de sa soeur. Dans ces récits narrés respectivement par David, qui se remet d’un infarctus, et Samara, qui néglige ses études, la romancière traduit avec force les ravages sournois de la foi, ou de son absence, chez les Meyer, d’abord chez le couple, puis entre le père et ses enfants, et enfin entre le frère et la soeur.

Sigal Samuel démystifie un à un les éléments merveilleux ponctuant le quotidien des Meyer et de leurs voisins, dévoilant ainsi l’amour des uns pour leurs prochains. Elle se lance aussi dans une description maniaque des transes mystiques de l’intellectuel David et de la spirituelle Samara. N’hésitant pas à exposer leurs interprétations de la Kabbale, la romancière s’éloigne de la chronique familiale pittoresque au profit d’une acerbe critique de la place de la religion dans la sphère privée.

Ayant quelque peu perdu de vue Lev et les autres personnages secondaires, qui font presque pâle figure aux côtés des fiévreux David et Samara, la romancière les rassemble dans l’émouvante quatrième partie narrée à la troisième personne. Tandis qu’elle scelle le destin de chacun, une fois de plus, elle souligne dans cette bouleversante histoire de deuil, de filiation et d’identité les limites et les dangers d’une adhésion aveugle en des croyances millénaires, si belles et si riches soient-elles.

« Dans le couloir, mes yeux se sont posés sur les photos encadrées qui traînaient sur la même table depuis la nuit des temps. L’une d’elles montrait Papa l’année avant la mort de Maman, à l’époque où il était encore religieux, quand il portait la barbe. Il était installé dans son bureau avec un livre dans les mains et cet air familier sur le visage, comme si ça le démangeait de retourner à sa lecture. » Extrait de «Les mystiques du Mile End»

Les mystiques du Mile End

★★★

Sigal Samuel, traduit de l’anglais par Daniel Grenier, Marchands de feuilles, Montréal, 2017, 475 pages