La biographie déguisée de Romain Gary

François-Henri Désérable
Photo: Joël Saget Agence France-Presse François-Henri Désérable

La littérature recèle-t-elle une vérité qui transcende l’existence ou n’est-elle qu’un jeu, une manipulation amusée où le réel est fardé, tronqué et soumis aux besoins de l’oeuvre ? Avec son second roman, François-Henri Désérable prend plaisir à nous offrir une réponse ambiguë dans un récit qui patine entre réel et fiction, sans dévoiler ses secrets. Un certain M. Piekielny se révèle ainsi en biographie déguisée de Romain Gary, roman déconstruit qui rappelle, par sa structure, la trilogie 1984 d’Éric Plamondon.

Le roman repose d’abord sur une série de hasards, ce « Dieu des incroyants ». Un premier qui, à l’examen du baccalauréat, a mené le narrateur — un Désérable fictionnalisé — à ne lire qu’une seule des nombreuses oeuvres mises à l’étude : La promesse de l’aube. Puis un autre qui le mène, des années plus tard, au pied d’une statue de Romain Kacew, dit Gary, au no 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, devenu Vilnius. C’est au pied de cet immeuble que le narrateur se reporte au souvenir de M. Piekielny, personnage de La promesse de l’aube présenté comme une « souris triste », un petit homme « à la barbiche roussie par le tabac » qui, si l’on en croit Gary, était locataire de cette adresse et voisin du fameux écrivain.

Qui était Piekielny ? Voilà l’obsession que poursuit le narrateur, qui épluche les archives de Vilnius, sollicite les gens qui auraient pu le connaître et parcourt l’oeuvre de Gary à la recherche d’indices. Ces recherches font l’objet de nombreuses digressions, dont Gary est, le plus souvent, le centre d’attention. Sa vie défile, déconstruite et animée, nous mettant sur le chemin de ses réparties, de ses doutes et de ses victoires, tandis que le mystère de la souris triste demeure sans réponse : « Et si ce nom de Piekielny on ne le trouvait nulle part, nulle part ailleurs que dans les pages de la Promesse ? »

À l’instar de son premier roman, Évariste (Gallimard) dans lequel François-Henri Désérable a imaginé de larges pans de la biographie du mathématicien Évariste Galois, il recrée la vie de M. Piekielny, qui, faute d’avoir laissé des traces, devient ici un juif anonyme à l’histoire tragique, dont le parcours prend fin dans la folie nazie : « Nous ne saurons jamais ce qu’a fait Piekielny devant la fosse, ni même ce qu’il a pu voir, ressentir ou penser. C’est là son secret, son misérable secret. »

Plus qu’une enquête, une biographie et une autofiction, Un certain M. Piekielny construit surtout un labyrinthe où réel et fiction se confondent et se déchaînent, au grand plaisir du lecteur qui, une fois passée la banalité des premières pages, trouve un jeune auteur capable de nous faire douter de nos plus chères vérités et, en héritier de Romain Gary qu’il est, de nous faire embrasser ses plus grands mensonges.

Un certain M. Piekielny

★★★★

François-Henri Désérable, Gallimard, Paris, 2017, 272 pages