Annie Dillard, lire et écrire face aux montagnes bleues

La romancière Annie Dillard a reçu des mains du président Barack Obama la médaille nationale des Lettres (National Humanities) en septembre 2015.
Photo: Andrew Harnik Associated Press La romancière Annie Dillard a reçu des mains du président Barack Obama la médaille nationale des Lettres (National Humanities) en septembre 2015.

Annie Dillard sait peindre le vent et la lumière, l’énigme des visages et le tremblement des âmes. Cinq oeuvres majeures de l'auteure américaine sont rééditées. Le Temps en profite pour replonger dans son univers.

Il y a quatre décennies, une inconnue surgissait des montagnes Bleues de Virginie et décrochait le prix Pulitzer pour son Pèlerinage à Tinker Creek, un récit débordant de magie panthéiste, à la belle étoile. C’est ainsi que l’Amérique découvrit soudain Annie Dillard, romancière-poétesse hors du commun qui ne cesse de sonder les mystères de la nature. Ses explorations de cet univers-là constituent une étonnante quête métaphysique à travers des paysages encore virginaux, observés depuis « le carrefour où l’éternité épingle le temps ».

De ses chasses subtiles, l’auteure d’En vivant, en écrivant a rapporté un butin fabuleux en nous donnant des leçons de choses qui sont des leçons de vie. Car ses bestiaires sont des traités de sagesse et ses herbiers, des bréviaires spirituels. De quoi la comparer à Thoreau, le militant écologiste de la première heure, auquel elle a d’ailleurs consacré une thèse universitaire.

Cinq titres incontournables

Dans sa collection « Titres », Christian Bourgois réédite cinq titres incontournables de celle qui dit « écrire entre ciel et terre ». À commencer par Apprendre à parler à une pierre, où elle met en scène un de ses voisins, l’étrange Larry, qui a pris l’habitude de converser avec un modeste galet, « ce que nous appelons une pierre à souhaits ». Que lui raconte-t-il ? Annie Dillard l’ignore, mais elle sait que ce caillou est plus qu’une simple amulette : un talisman sacré, un mantra, « avec un rituel exigeant un sacrifice, la suppression de la conscience de soi, afin que la volonté devienne transparente et creuse ». Une façon pour Larry de quitter notre monde pour communiquer avec ce galet porteur de toutes les énigmes du cosmos, face à une nature qui est « toujours à la fois mystique et mythique ».

Et lorsqu’Annie Dillard revient sur terre, elle signe Les vivants, un roman qui parle de silence et de rêves utopiques, quand les pionniers et autres chercheurs d’or écumaient les grandes plaines de l’Ouest américain, à la fin du XIXe siècle, à l’époque où ces contrées ressemblaient encore à une terre promise. Il suffisait alors de « lâcher une corde, afin de s’élancer vers les étoiles ».

Le fil rouge des années d’après-guerre

Et pour en savoir un peu plus sur la secrète Annie Dillard, il faut lire Une enfance américaine, où elle évoque sa jeunesse au large de Pittsburgh — elle y est née en 1945. Une autobiographie ? Certes, mais surtout une réflexion philosophique où l’on assiste à la naissance d’une conscience d’écrivain, tout au long de l’adolescence. Dans ces pages, Annie Dillard — fille d’un fou de jazz adorant aussi Kerouac — déroule le fil rouge des années d’après-guerre, une période d’euphorie dans une Pennsylvanie rurale où chaque colline est un pays de cocagne. Si la société de ce temps-là est terriblement puritaine, la petite Annie, elle, tourne le dos aux préjugés pour prendre la clé des champs, nez au vent, loin des sentiers battus, en observant inlassablement le moindre ruisseau, le moindre brin de fougère.

C’est à ce moment-là qu’elle découvre ce qui deviendra son livre de chevet, Le guide des étangs et des cours d’eau : une plongée dans les éléments naturels, prélude de son oeuvre future. Et la jeune fille raconte à quel point elle adore le camping, les cabanes, la vie sauvage, les randonnées, la contemplation des planètes, toute une poétique providentielle avant l’inévitable révolte, à 15 ans, contre les tartufferies sociales. Sous le signe d’un autre rebelle, Rimbaud — elle s’y jettera « comme dans les chutes du Niagara », dit-elle. Les livres seront alors son second royaume. « Je lisais certains d’entre eux avec tant de respect qu’après les avoir finis je ne les fermais pas, mais retournais directement à la première page et reprenais ma lecture, le souffle coupé. »

Les livres et leurs secrets, justement, sont au coeur d’En vivant, en écrivant, un essai où Annie Dillard s’interroge sur les raisons secrètes qui la poussent à se réfugier dans l’étroit jardinet de la page blanche. Pourquoi écrit-on ? Pour qui ? Comment ? Quels sont les mécanismes de cette mystérieuse alchimie ? Par touches légères, elle accumule remarques subtiles et digressions érudites, cite les classiques, ouvre son journal intime, confronte sa besogne à celle d’une phalène ou d’une chenille-géomètre. « La sensation d’écrire un livre, explique-t-elle, est la sensation de toupiller, aveuglé d’amour et d’audace. C’est la sensation de se dresser sur la pointe d’un brin d’herbe et de regarder alentour, en cherchant où aller. »

Et lorsque l’Américaine va s’enfermer pour travailler dans ces cabanes qu’elle aime tant, elle donne une autre clé de son oeuvre : « On a parfois besoin d’écrire dans une pièce sans vue, pour que l’imagination puisse s’allier au souvenir dans l’obscurité. »

Paysagiste hors pair

Dernière excursion dans cet univers si singulier, L’amour des Maytree, un roman écrit en 2007 où Annie Dillard prouve une fois de plus qu’elle est une paysagiste hors pair, qu’elle sait peindre le vent et la lumière, l’énigme des visages et le tremblement des âmes. Toby Maytree est un charpentier-poète qui assemble les mots comme il assemble les mortaises. À son retour de l’armée, après la Seconde Guerre mondiale, il a épousé Lou et ils se sont installés à la lisière du paradis, dans la baie du cap Cod. Mais leur union volera en éclats quand Toby se laissera apprivoiser par l’étrange Dreary, « une vagabonde non conformiste » qui aime dormir sur la plage et qui n’a pas sa pareille pour charmer les phoques…

Annie Dillard écrit des pages d’une subtilité merveilleuse sur les jeux cruels de la séduction, sur les impasses du désir, sur la lente érosion d’un couple où l’indifférence est « peu à peu montée comme le limon dans le chenal d’une rivière ». Et c’est le temps qui va finalement ravauder la toile déchirée du passé lorsque, vingt ans plus tard, Toby et Dreary, à moitié délabrés, reviendront frapper à la porte de Lou. Qui leur pardonne. Et qui s’est reconstruite devant ses chevalets, en peignant l’océan « comme uneondulation de cheveux roux ». L’amour des Maytree est une sonate délicate, sous l’archet d’une enchanteresse nommée Annie Dillard. Passer l’été en sa compagnie serait une lumineuse idée.