Lire sans rire

Au Québec, les exemples de fictions littéraires qui nous font glousser se font rares.
Illustration: Tiffet Au Québec, les exemples de fictions littéraires qui nous font glousser se font rares.

La phrase a désormais presque quelque chose de tautologique, tant elle a été répétée et répétée et répétée : les Québécois aiment rire. Ils rigolent d’ailleurs beaucoup ces jours-ci, grâce entre autres au Festival Juste pour rire, et à De père en flic 2, qui triomphe au box-office. Quelle autre contrée s’offre périodiquement le luxe d’un débat national sur la quantité d’humoristes — trop ? Juste assez ? Pas la bonne sorte ? — peuplant son monde médiatico-culturel.

Raconter l’histoire de la littérature anglaise sans évoquer la place majeure qu’y occupe le roman comique apparaît aussi farfelu que de raconter l’histoire de l’humour québécois en omettant Yvon Deschamps. Tom Sharpe, Evelyn Waugh, P. G. Wodehouse, Terry Pratchett ou Douglas Adams logent tous au panthéon des lettres anglaises grâce à leurs romans comiques. Autrement dit : rire un livre à la main, chez les Anglais, c’est pas des farces.

Au Québec, les exemples de fictions littéraires grâce auxquelles vous glousserez se font nettement plus rares. Parmi les listes de finalistes au plus récent Prix des libraires du Québec ou au Prix des collégiens, le regard parfois caustique sur l’absurdité de l’existence d’Autour d’elle de Sophie Bienvenu, le sarcasme salvateur des Maisons de Fanny Britt, ou le style suranné de David Turgeon dans Le continent de plastique vous arracheront sans doute un sourire. Mais au point de réellement émettre un rire sonore ? Vous devrez, si c’est votre objectif, vous tourner vers des oeuvres fortes, mais moins universellement célébrées, et goûter les satires d’un quotidien morne de Simon Paquet (Une vie inutile, Héliotrope), les contrepèteries de Maurice Soudeyns ou l’ironie mordante de François Barcelo.

La genèse du genre romanesque est pourtant indissociable de l’humour, rappelle Georges Desmeules, professeur et spécialiste des relations entre humour et littérature, en évoquant Rabelais et le Don Quichotte de Cervantès. « Milan Kundera dit dans L’art du roman que le roman est inventé en même temps que l’humour », signale-t-il d’emblée.

Alors, qu’en est-il de nos écrivains ? Pourquoi le roman proprement comique a-t-il si peu fait florès en Amérique francophone ? Première hypothèse. « Les origines de notre littérature ne sont évidemment pas que françaises, mais on a eu historiquement tendance à camoufler nos origines anglo-saxonnes, note monsieur Desmeules. L’humour romanesque étant d’abord anglo-saxon, il est possible qu’on n’ait pas voulu assumer pleinement dans notre littérature cet apport anglo-saxon et qu’on ait préféré le biffer. »

Littérature divertissante pour intellos

Michael Bay est largement reconnu par la critique comme un des réalisateurs les plus grossièrement grandiloquents de notre époque. Dans Des explosions, premier roman de Mathieu Poulin paru en 2015 aux Éditions de Ta Mère, Michael Bay est pourtant dépeint en génie incompris, et sa comédie policière Bad Boys décrite comme un authentique brûlot sur la décolonisation. Le plaidoyer, servi dans une langue outrancièrement châtiée, loge là où l’improbable se transforme en éclats de rire. Le cliché décrirait sans doute le roman comme un ovni littéraire. Disons plus simplement que ce genre de point de vue décalé et affectueux sur la pop culture ne pullule pas dans nos librairies. Et qu’on rit rarement autant avec un livre québécois sous les yeux.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'écrivain Mathieu Poulin

« Il y a une partie de moi qui voulait faire de la littérature divertissante pour intellos
, explique l’auteur, qui enseigne aussi au collégial. Il y a une autre partie de moi qui avait en tête ses étudiants. Ça arrive tellement souvent que je leur fasse lire des textes et qu’ils trouvent ça plate. Leur critique instantanée, c’est souvent que c’est trop long et qu’il n’y a pas assez d’action. J’ai décidé d’y aller all in, d’essayer de faire un roman drôle et dans lequel il y aurait tellement d’action que personne ne pourrait se plaindre que c’est plate. »

Bien qu’il affirme ne jamais s’être assis devant l’ordinateur avec l’intention d’écrire drôle, Mathieu Poulin parle d’un équilibre difficile à trouver entre l’hilarité et une nécessaire densité dramatique, sans laquelle le rire ne peut réellement s’incarner.

« Le problème, en général, c’est le dosage, ajoute Georges Desmeules, lui aussi romancier à ses heures (Le projet Syracuse, L’instant même, Prophète de hasard, Lévesque éditeur). C’est extrêmement subtil. T’en mets trop et tout s’effondre. T’en mets pas assez et les gens ne comprennent pas. L’humour, c’est une figure rhétorique extrêmement complexe. C’est un jeu formel très raffiné, comme la poésie. » Un jeu formel, oui, mais qui, contrairement à la poésie, doit générer une réaction physique immédiate pour que son efficacité se confirme.

L’assurance de faire rire

Autre hypothèse : se pourrait-il que la littérature québécoise, encore très jeune et largement marginalisée dans le discours public, préfère ne pas s’aventurer sur le terrain du rire, de peur que son aura de sérieux rudement acquise s’envole sous les blagues ?

« Peut-être que c’est un problème social, suggère Georges Desmeules. C’est encore dur collectivement d’assumer notre littérature. Il faut constamment la défendre. Même au cégep, on la discrédite d’une certaine manière en présentant d’abord aux étudiants la littérature française. »

Le prof se réjouit de voir une nouvelle génération d’auteurs s’autoriser une salutaire distance par rapport à la solennité de l’aventure littéraire. Les Nicolas Dickner, William S. Messier et Alain Farah usent à profusion d’ironie et d’autodérision, et envisagent plus généralement la littérature comme un jeu, signe d’une littérature assumant sa légitimité comme donnée d’emblée.

« Pour faire de l’humour, il faut être sûr de soi, conclut monsieur Desmeules. Tu peux bien sûr faire de l’humour dans une situation catastrophique, mais en général, ça prend une dose de self-control. Peut-être que la littérature québécoise n’a pas encore assez pleinement conscience de son autonomie pour se permettre ça. »

1 commentaire
  • Anne-Marie Cornellier - Abonnée 22 juillet 2017 10 h 31

    Rire aux larmes

    J'ai lu une vie inutile de Simon Paquet et j'ai ri aux larmes. C'est vraiment très drôle, je l'ai lun 4 fois. J'espère lire d'autres romans comiques c'est mieux qu'un film ou un spectacle car on peut se faire sa propre image. Je souhaite que plus d'écrivains se lancent dans ce style littéraire.