Imbolo Mbue, la rêveuse infatigable

«Les livres ont influencé ma vie. La manière dont je vois le monde est teintée par ce que j’ai lu. J’écris pour mieux voir et comprendre le monde», souligne l’écrivaine Imbolo Mbue.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse «Les livres ont influencé ma vie. La manière dont je vois le monde est teintée par ce que j’ai lu. J’écris pour mieux voir et comprendre le monde», souligne l’écrivaine Imbolo Mbue.

Les remarques bêtes qui lui sont adressées lorsqu’il dit venir du Cameroun, Jende ne les supporte plus. Alors il réplique par une boutade aussi absurde : « J’espère qu’un jour j’irai à Montréal. » Ce père de famille émigré à New York est un des personnages clés du roman Behold the Dreamers (Voici venir les rêveurs) d’Imbolo Mbue, nouvelle coqueluche littéraire aux États-Unis.

Pour la jeune auteure, née comme son Jende à Limbé, dans le Cameroun anglophone, il n’est plus question de boutade ni de souhait farfelu. Montréal, dans une semaine, ce sera du concret. Fleurs en sus : Metropolis bleu l’attend le dernier jour du festival pour lui décerner le prix Des mots pour changer.

De son rire franc, Imbolo Mbue reconnaît avoir cité Montréal sans raison aucune, sinon parce qu’elle aime imaginer la ville « ouverte et multiculturelle ». Ce premier voyage au Canada, concède-t-elle cependant, elle est bien heureuse de le faire. « Ce prix m’est vraiment important. Quelque part, nous, les écrivains, souhaitons améliorer le monde », dit celle pour qui l’appellation de la récompense de 5000 $ lui va comme un gant.

Le fort courant qui pousse Imbolo Mbue vers les sommets littéraires depuis la sortie à l’automne 2016 de ce premier roman, juste avant la victoire électorale de Donald Trump, atteindra donc aussi Montréal. Les critiques ne cessent de saluer sa plume, son ton juste et sincère et la pertinence de son récit, riposte non préméditée aux politiques anti-immigration du nouveau président.

Le Washington Post a suggéré que Trump devrait lire Behold the Dreamers. Le bouquin s’est retrouvé parmi les meilleurs titres de 2016 de nombreux médias. En 2017, ce sont les prix qui commencent à lui tomber dessus, dont le PEN/Faulkner Award et ses 15 000 $ destinés à « la meilleure oeuvre de fiction de l’année par un citoyen américain ».

De la récession à l’immigration

Imbolo Mbue reconnaît que les États-Unis vivent de sales temps, surtout quand on est une femme noire immigrante. Or, elle s’avoue remplie d’espoir, se disant que « quelque chose de bon sortira de ceci ». « Mais je suis encore perplexe quant à l’issue des élections. Je n’ai pas voté Trump », insiste-t-elle.

Arrivée adolescente aux États-Unis, titulaire d’une maîtrise de l’Université Columbia, Mbue a un parcours similaire à celui de la Nigériane acclamée Chimamanda Ngozi Adichie (Americanah, 2013), son aînée de cinq ans. D’aucuns veulent faire de l’auteure de Behold the Dreamers le porte-étendard des classes immigrantes.

Celle qui a longtemps ramé, qui a fini par obtenir sa citoyenneté américaine en 2014 et qui aurait, selon le Washington Post, obtenu au moins un million pour son livre de la part de l’éditeur Random House, est un bel exemple du rêve américain devenu réalité. Mbue préfère toutefois faire parler son livre.

« J’ai écrit un livre sur la Grande Récession [la crise économique de 2008], mais c’est maintenant un livre sur l’immigration », fait-elle noter, acceptant dès lors le contexte qui a vu naître son roman.

La trame de Behold the Dreamers est un chassé-croisé entre deux Amériques, celle des immigrants sans-papiers et celle de l’élite de Wall Street. La crise qui secoue l’édifice affectera autant les uns que les autres et, à l’énorme mensonge financier se mêleront d’autres demi-vérités. La famille, l’amitié, la justice…, bien des symboles du rêve américain s’avèrent de belles chimères.

Optimiste de nature, Imbogo Mbue estime cependant que le rêve ne s’effondre pas totalement. « Je ne crois pas que tout est noir ou blanc. Parfois, la vie de Jende est formidable, parfois elle ne l’est pas. Rien n’est simple », avance-t-elle.

La manière dont je vois le monde est teintée par ce que j’ai lu. J’écris pour mieux voir et comprendre le monde.

 

Persévérante et passionnée

Pour l’auteure de 35 ans, la persévérance est une voie de sortie. S’il faut la prendre en modèle, elle aimerait que ce soit pour ça, sa ténacité. Cinq ans lui ont été nécessaires pour écrire son roman, trois autres pour se trouver un agent, indispensable dans la jungle new-yorkaise. Des refus, elle en a essuyé des centaines, affirme-t-elle.

Et dire que publier n’a jamais été son rêve. En fait, Imbolo Mbue est arrivée tard à l’écriture, à 21 ans. « Je n’ai jamais pensé devenir écrivaine. Personne dans ma famille ne l’est. Même au collège, aux États-Unis, je n’ai jamais connu quelqu’un qui écrivait », assure-t-elle.

Lectrice pour la vie, ça, oui. « J’ai beaucoup lu au Cameroun. Des auteurs africains surtout, Ayi Kwei Armah, Ngugi wa Thiong’o, Chinua Achebe, Camara Laye. Et les classiques anglais, Shakespeare, Eliot. »

Le déclic de l’écriture a été provoqué par une Américaine, Toni Morrison. « Je voulais enseigner, je ne connaissais rien au monde de l’édition. Je me suis mise à écrire sans but, comme un passe-temps. »

La crise de 2008 la frappe de plein fouet. « J’ai perdu sur les deux plans », résume-t-elle : elle se retrouve sans emploi, comme beaucoup, comme les personnages de son roman, et elle est refusée au doctorat en éducation.

Un second déclic se produit alors, et elle arrête « ses ambivalences » à propos de son identité d’écrivaine. Huit ans plus tard, son nom est sur bien des lèvres.

« J’ai appris des autres à quel point le travail et la passion sont importants. Parce que l’histoire que j’avais à raconter me passionnait. Mais le travail et la passion ne suffisent pas, car il y a beaucoup d’autres choses qu’on ne contrôle pas », estime une sage Imbolo Mbue.

La nouvelle égérie ne sait pas si elle publiera un deuxième livre. Elle savoure le moment présent, voyage partout, tirée par un roman traduit dans une dizaine de langues. Mais écrire demeure une nécessité. Et la lecture, une puissante source de raisonnement.

« Les livres ont influencé ma vie. La manière dont je vois le monde est teintée par ce que j’ai lu. J’écris pour mieux voir et comprendre le monde. Je suppose que les gens sont comme ça. Mais je sais aussi que d’autres n’aiment pas changer. Même après qu’ils ont lu une tonne de livres, on ne verra aucun changement sur eux », concède l’écrivaine, sans nommer ni Trump ni personne.

Metropolis bleu

En divers lieux à Montréal. Jusqu’au 30 avril.