La poésie de Judy Quinn devant le drame de l’évocation lancinante

Le recuil intense de Judy Quinn se distingue par la rigueur de son regard.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le recuil intense de Judy Quinn se distingue par la rigueur de son regard.

D’entrée de jeu, on se croirait dans un récit, tant la poésie de Judy Quinn se met à l’écart afin que le texte présente le décor. Puis, le glissement de la parole poétique se déploie, s’impose.

Pas de tombeau pour les lieux, nous précise-t-elle, car la poète sait les charges émotives qu’ils provoquent chez ceux et celles qui les côtoient ou les ont habités. Ainsi en est-il de l’ensemble résidentiel L’Auberivière, à Lévis, où se trouve, rue Hector-Fabre, une maison blanche dont la propreté et la visible permanence donnent à réfléchir. Est-ce le lieu d’enfance d’où viendrait cette jeune fille marquée ? Quoi qu’il en soit, l’auteure met en question la force d’incarnation que proposent ces quartiers dont les rues portent des noms de fleurs, où les enfants tiennent pour presque rien leur histoire ou leur bonheur de passage.

Or, rue Saint-Paul à Québec, existe un centre d’aide qui se nomme Lauberivière, voué aux plus démunis, comme à ceux qui ont besoin d’immersion ou de ressourcement. Lieux symboliques, ces endroits sont des ancrages passagers, fondent des ponctuations dans la réalité.

Entre les deux lieux, l’écart tient à ce petit rien de conscience qui inquiète. L’un pourrait s’opposer à l’autre, mais il n’en est rien, car « de tout côté vivre / est devenu une chose transparente ».

Le recueil est sans concession et ne trace pas une vision idyllique avec des souvenirs sucrés : « Combien de tels endroits existent / les mêmes prénoms à l’infini // qui parlent de destins / particuliers les enfants s’enfuient / jusqu’au bord de l’autoroute / des pièges en miroir agrippent leurs chaussures / tandis qu’ils attendent leur tour / pour mourir et aimer. »

Que persiste-t-il de ces lieux ? Voilà bien la mort d’âme que déniche Judy Quinn, sans nostalgie, stupéfaite par une laideur mièvre. Elle résiste. Mieux vaut rêver le monde : « Si l’arbre par exemple / pouvait avoir deux vies / une vie d’arbre et une vie d’oiseau / un lieu où il entre / et un autre d’où il sort / mais un seul arbre / occupant tout l’espace / il est des lieux où l’on n’entre jamais / mais dont on sort nu / comme si l’arbre avait perdu / l’oiseau qu’il devait être. » La poésie devient alors un lieu parfait d’incarnation de la beauté.

Ce recueil intense qui se déploie autour de la perte et de la déliquescence trouve sa plus belle incarnation dans la rigueur de son regard : « Le vent fait rouler les enfants comme des mousses / leurs visages enregistrent toutes les blessures de la terre / ainsi fut créé l’Auberivière. »

Pas de tombeau pour les lieux

★★★ 1/2

Judy Quinn, Éditions du Noroît, Montréal, 2017, 88 pages