Le polar de moeurs selon Anna Raymonde Gazaille

Anna Raymonde Gazaille tient à incarner une parole féministe dans ses écrits, ce qui fut plus difficile à faire pour «Jours de haine».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Anna Raymonde Gazaille tient à incarner une parole féministe dans ses écrits, ce qui fut plus difficile à faire pour «Jours de haine».

Pour la majorité des lecteurs, Leméac n’est pas un éditeur de polar. Mais il faut bien avouer que la publication de Traces d’Anna Raymonde Gazaille, en 2013, puis de son deuxième ouvrage, Déni en 2014, semble avoir changé la donne.

La très haute qualité littéraire de ces deux livres explique facilement le choix de l’équipe éditoriale de la maison : l’écriture d’Anna Raymonde Gazaille est d’une efficacité rare. Précise, ciselée avec élégance, sans artifice. Au Québec, seuls quelques auteurs de polars peuvent prétendre à une telle hauteur stylistique.

Au moment de publier la troisième enquête de l’inspecteur Paul Morel de l’escouade des crimes majeurs du SPVM, sous le titre Jours de haine, Anna Raymonde Gazaille a bien voulu nous parler de sa grande passion : l’écriture.

« J’ai toujours eu la passion de l’écriture », raconte celle qui dirigea tout autant le Conseil québécois du théâtre (CQT) que Montréal Danse pendant de nombreuses années. « Finalement, j’ai toujours écrit ; cela vient peut-être du fait que je suis à demi Irlandaise et que mon grand-père était un conteur. Les mythes celtiques, les atmosphères de rêves, je baigne dans tout cela depuis l’enfance… »

Tout commence vraiment lorsqu’elle largue les amarres et s’inscrit à la London Film School dans les années 80. « C’est là-bas que j’ai découvert mon envie de raconter des histoires, et surtout d’écrire des scénarios. Sauf que, à mon retour au Québec, il n’y avait pas beaucoup d’ouvertures de ce côté… C’est à cette époque que j’ai rédigé un premier mémoire pour le CQT puis que, avec le temps, je me suis intégrée à l’organisme. Mais tout au long de mon passage là, comme à Montréal Danse, j’ai toujours écrit des histoires. À côté… »

Après deux décennies de gestion culturelle, elle abandonne tout pour se consacrer à un projet d’écriture plus solide que les autres et qui deviendra le manuscrit de Traces. « C’était devenu important pour moi de plonger dans l’imaginaire, de me lancer hors de cadres précis et de me laisser aller », explique-t-elle. Elle enverra le texte terminé à quelques éditeurs, dont Leméac… qui lui répond de façon positive quelques semaines plus tard. La publication du livre a alors la force d’une révélation.

Traces n’a rien des mémoires officiels, des rapports et des demandes de subventions auxquels Anna Raymonde Gazaille a consacré de longues années. C’est une oeuvre forte, « inspirée peut-être par les plus baroques des délires de Benoit Bouthillette (La trace de l’escargot) ou encore par certains tableaux de Francis Bacon », comme nous l’écrivions à l’époque.

Inspirée par la réalité

« J’ai décidé d’écrire du polar, reprend-elle, parce que c’est un genre généreux qui donne beaucoup de liberté à l’auteur. Mais je ne fais pas du polar-polar ; plutôt du polar de moeurs. J’aime bien m’inspirer de la réalité qui nous entoure et tracer des tableaux de société à travers mes intrigues. »

Cela deviendra encore plus évident avec Déni, son deuxième livre, qui s’inspire des débats et des tiraillements causés par le fameux concept des « accommodements raisonnables ». Situé dans le quartier multiethnique de Parc-Extension avec des ramifications jusqu’au Pakistan, le roman met en scène un crime dit « d’honneur ».

« Je tiens à incarner une parole féministe, poursuit-elle. Dans ce roman, cela allait de soi, mais dans Jours de haine, qui entre en librairie ces jours-ci, ce fut plus difficile. En fait, c’est pour moi la plus complexe de mes trois histoires puisque j’ai voulu faire parler le coupable ; humaniser le tueur en en faisant un ex-sniper victime du stress post-traumatique. C’est un sujet que je trouve important. La guerre est omniprésente dans nos sociétés et les hommes qui en reviennent sont brisés. »

C’est peut-être d’ailleurs ce qui l’amènera à écrire un jour un thriller politique. « Je suis interpellée par le monde barbare dans lequel nous vivons. Et comme je veux aussi me prouver que je peux écrire autre chose, peut-être oublierai-je Paul Morel et son équipe pour parler d’un tout autre souffle et raconter, par exemple, la vie d’un commando en m’insérant dans une quelconque action de guérilla. Qui sait… »

Ce ne pourrait être qu’une excellente idée puisqu’Anna Raymonde Gazaille a déjà publié une remarquable nouvelle de ce type dans Crime à la bibliothèque chez Druide en 2015. À suivre.

Jours de haine

Anna Raymonde Gazaille, Leméac, Montréal, 2017, 256 pages. En librairie le 5 avril.