La cohérence intellectuelle de Kamel Daoud contre l’instabilité du présent

L’intellectuel algérien sait que chaque mot a «deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied».
Photo: Bertrand Langlois Agence France-Presse L’intellectuel algérien sait que chaque mot a «deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied».

La liberté de pensée mène aussi à ça : à la mi-mars, une conférence du journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud), Prix Goncourt du premier roman en 2015, a été interdite par les autorités locales de Bouzeguène, près de Tizi Ouzou, en Algérie, parce qu’elle n’avait pas été inscrite dans « le circuit officiel ». Il devait prendre part à un café littéraire organisé par une poignée de gens lettrés du coin.

Censuré ! Bien sûr, le célèbre chroniqueur du Quotidien d’Oran qui, chaque jour pendant 19 ans, a apporté de la lumière sur un pays sinistré par la corruption et par les radicalismes et commenté la marche du monde avec une plume à la densité rare et exemplaire l’a été, mais pas pour le non-respect d’un cadre de diffusion des idées, balisé par le régime autocratique d’Abdelaziz Bouteflika dont la vie de président dure depuis près de 18 ans.

C’est plutôt l’acuité de son regard posé sur une époque malade d’elle-même, en Algérie, comme ailleurs dans le monde, qui depuis des années trouble son existence. Un regard qui se dévoile dans la fulgurance d’une centaine de fragments rassemblée en un recueil de chroniques choisies par ses soins et qu’il a publié entre 2010 et 2016 dans ce quotidien fondé en 1994 dans une Algérie en pleine guerre civile.

Mes indépendances (Actes Sud) — c’est son titre — est présenté comme une révérence tirée au journalisme par « ce diagnosticien du présent » de 46 ans, pour reprendre la formule mise au monde par le philosophe français Michel Foucault. C’est pas nous, c’est le chroniqueur Sid Ahmed Semiane qui rapproche les deux hommes dans la préface du livre. L’assemblage est surtout une profonde nécessité dans l’instabilité d’un présent où les « fascismes […] arrivent au pouvoir par… la démocratie » et où le populisme est devenu « la première maladie contagieuse du modèle démocratique », a-t-il écrit en janvier 2016 avec une certaine clairvoyance dans le titre de sa chronique : « La solution par les clowns ».

« Le consensus par le clown : métaphore à déplier pour comprendre. Car c’est un spectacle fascinant de voir que ce qui menace les démocraties du Nord, modèles du genre, n’est pas seulement l’élection d’un fascisme, mais surtout un affaissement par les spectacles et les shows. Épuisées par le manque de solution, travaillées par les peurs, ramollies peut-être par le confort et les télécommandes, les grandes démocraties s’offrent depuis peu des clowns somptueux, expression d’une fatigue du modèle et d’une rupture de confiance. »

Un mot, cinq boules de fer au pied 

L’intellectuel algérien, sous le coup d’une fatwa lancée par des salafistes algériens pour traîtrise envers l’islam, sait que chaque mot a « deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied », pour reprendre la mise en garde contenue dans le « manuel du décolonisé », qu’il cite en 2014 dans une chronique relatant son passage dans une émission française où il est allé parler de Camus.

Et c’est sans doute cette appréhension du verbe qui lui permet d’atteindre avec force le coeur du réel autant quand il témoigne de la déliquescence des anciens colonisateurs que lorsqu’il autopsie les champs de force contradictoires émanant de la planète d’Allah et induisant l’immobilisme par la crainte et l’angoisse dans son pays et ailleurs dans le monde.

« L’islamisme est une maladie de l’islam. Comme l’intégrisme est une maladie de la vérité et la vérité une maladie de l’exactitude scientifique. C’est la seule explication possible de cet État de schizophrénie que vivent le pays et son peuple et son État devenu mystique avec l’âge de son président », écrit-il en 2010 au terme d’un ramadan marqué par une violence alimentée par « le sentiment de paranoïa », « la sous-scolarité du monde arabe et la remontée des archaïsmes au nom d’Allah » dans « des sociétés malades et talibanisées ».

En guise d’introduction, et en substance, Kamel Daoud avoue avoir porté chaque jour la plume dans les incohérences du présent avec l’urgence et l’angoisse de celui qui voit poindre la médiocrité et avec la passion de celui qui craint l’insignifiance. Il dit écrire aussi pour se donner l’impression d’avoir un certain contrôle sur le monde, à moins que cela ne soit pour opposer le poids de ses idées à ce grand vide dans lequel ce monde menace parfois de sombrer.

Mes indépendances. Chroniques 2010-2016

★★★★ 1/2

Kamel Daoud, Actes Sud, Arles, 2017, 480 pages