Le tour de l’île de Serge Patrice Thibodeau

Ce recueil sort des sentiers battus et flirte sans cesse avec le récit historique.
Photo: WikiCommons Ce recueil sort des sentiers battus et flirte sans cesse avec le récit historique.

En 2010, Serge Patrice Thibodeau publiait une traduction du Journal de John Winslow à Grand-Pré doublé d’un essai (Perce-Neige). Ce même lieu, photographié à partir de la Station spatiale internationale ou admiré par l’auteur à partir de l’avion, vol AC 665, à bord duquel il voyage, va provoquer chez lui un livre gigogne dans lequel vont se rencontrer des textes de prose poétique, des échos à la période de Winslow, des réflexions, des descriptions. Ce livre faste, constitué de neuf chapitres divisés chacun en 44 paragraphes numérotés, L’isle Haute en marge de Grand-Pré, est surtout d’une assez grande opacité. Sans réelle éclaircie non plus, ce livre parviendra tout de même à séduire un lecteur patient.

« Retrouver / refaire / reconstruire le paysage : c’est un plan » que le poète consent à mener à terme en laissant son esprit prendre le monde, convoquer ses heurs et malheurs. Comme si la fragmentation du littoral offrait une figure des fractures guerrières ou de la vie courante de son lieu de vie, aussi bien à Damas qu’à Alep. Grand-Pré est alors le centre du monde et de l’Histoire. Car ce recueil sort des sentiers battus et flirte sans cesse avec le récit historique, le présent étant porteur du passé de la même manière que l’image de l’île projette dans l’espace son surgissement sous-marin d’où affleurent forcément des strates et des fossiles.

Quand on lit « les guerriers des nations malécite et mi’kmaq s’y donnaient rendez-vous, leurs muscles nus bariolés de signes colorés », on est dans l’Histoire ; quand on lit « HD131399Ab est une exoplanète en orbite autour de trois soleils dans la constellation du Centaure. Elle est située à 340 années-lumière de la Terre (340 x 9460 milliards de km). Sa masse est de quatre fois celle de Jupiter. Ça n’intéresse personne. [Bien que] », on est dans le journalisme scientifique ; quand on lit à propos de « la violence des marées verticales », on est en poésie.

Mais voilà, l’entreprise d’écriture est ici d’une telle vigueur, d’une telle cohérence dans sa volonté de réaliser un livre de plus en plus total, global, que l’ensemble convainc. Bien plus qu’un tour de l’île, ce livre propose une saisie de la complexité intellectuelle d’un auteur, émotions comprises. Mais c’est tellement radical parfois que les lignes de sens fuient : « Isle. Haute. Englouti. Glouton. Vaisseau. Pirate. Life Magazine July 21, 1952, p.  37-42. 20 cents. L’or du pirate et la bureaucratie. »

Ne cachons pas le fait que ces textes sont très difficiles d’accès, mais si on s’y promène en les feuilletant, en s’y égarant, le plaisir ponctuel d’un paragraphe nous happe. Si l’ensemble reste particulièrement complexe, à petite dose, la prose de Serge Patrice Thibodeau rallie.

L’Isle Haute en marge de Grand-Pré

★★★

Serge Patrice Thibodeau, Éditions Perce-Neige, collection « Poésie », Moncton, 2017, 210 pages