Dans la précarité de nos certitudes

Hélène Frédérick explore la précarité de toute certitude, pénètre dans l’indécidable à la fois de la pensée et des images que propose la réalité floue de la ville.
Illustration: Tiffet Hélène Frédérick explore la précarité de toute certitude, pénètre dans l’indécidable à la fois de la pensée et des images que propose la réalité floue de la ville.

Un impressionnisme fragile, tout en douceur, préside à la poésie d’Hélène Frédérick, connue pour ses romans parus chez Héliotrope. Le sentiment qui se dégage de ses textes donne à penser qu’il est bien difficile de pénétrer ce qu’impose la surface lisse des choses. En retrait, la poète se laisse imprégner par sa vision attentive du réel, s’intéresse à la fluidité de mouvement, à l’éphémère apparition des êtres.

Le premier mot du titre Plans sauvages impose l’ambiguïté de lecture proposée par le recueil, qui nous confronte à l’indécidable sens qui convie soit un projet bien « planifié », soit un accès limité à ce qui, si plat, si « plan », pourrait bien être impénétrable.

Or, curieusement, cette distanciation ne compromet en rien l’intérêt du recueil, qui atteint parfois à de surprenantes propositions diffractées, conduit à des associations qui déploient notre imaginaire. Ainsi, dans Square : « il y a des jardins carrés / clos au couchant / bien taillés / coupés / (de nous) / on dirait des gars rasés de frais / oiseau sur l’épaule // et pelouses interdites / comme des jeunes filles / à frange rousse ».

Donc, les objets ou les lieux racontent. Les fluctuations des références, des correspondances, dirait Baudelaire, convoquent le heurt et l’inattendu. Nous pensons aussi, étrangement, aux sous-conversations tellement explorées par Nathalie Sarraute, soulevant l’inquiétant secret sous-jacent qui se tapit derrière les mots : « pas d’autre choix que de se regarder les parois de l’être comme ça éberlués sans parvenir à ce qui pourrait guider indiquer un chemin entre soi et l’autre entre étrangers qui nous sommes l’un à l’autre ».

Hélène Frédérick explore la précarité de toute certitude, pénètre dans l’indécidable à la fois de la pensée et des images que propose la réalité floue de la ville. Ici Paris, mais aussi l’océan ou les souvenirs d’Amérique. Peu importe, rien n’est constant, rien ne s’impose : « chaque mot / en contient dix autres / alors imaginons le livre / exponentiel / alors imaginons la réflexion qu’il cache // et même s’il s’agit de pacotille / on prend le mot / on le fait rebondir ».

Et il rebondit jusqu’à la joie contenue, mais joie, tout de même, d’un chat sur les genoux ou d’un souffle de jouissance venu d’une fenêtre ouverte. La poète se rend disponible et le recueil témoigne de façon aléatoire des soubresauts du temps qui passe et qui amorce le bonheur. Malgré les doutes qui s’insinuent : « notre essence constituée de petites morts / nous rendrait lumineux / comme des soleils / qui ne brûleraient personne / juste ils réchaufferaient / le creux du lit // si ».

Premier recueil à la fois sombre et luminescent, qui ouvre la voie à une auteure qu’il faudra suivre.

Plans sauvages

★★★

Hélène Frédérick, L’Oie de Cravan, Montréal, 2016, 60 pages