Marche à suivre

L’écrivain bourlingueur Sylvain Tesson dans les Alpes françaises en 2014
Photo: Jean-Pierre Clatot Agence France-Presse L’écrivain bourlingueur Sylvain Tesson dans les Alpes françaises en 2014

En août 2014, à Chamonix, en escaladant à mains nues et avec un verre dans le nez la façade du chalet d’un ami — l’écrivain Jean-Christophe Rufin —, Sylvain Tesson a fait une chute d’une dizaine de mètres. Ce bourlingueur à la couenne dure en a eu pour ses frais : traumatisme crânien, multiples fractures, dix jours dans le coma, paralysie faciale, surdité permanente d’une oreille, crises d’épilepsie récurrentes. Finies les folies.

Stégophile repenti — stégophilie : passion immodérée pour l’escalade de toitures —, l’auteur de L’axe du loup et de Dans les forêts de Sibérie a toutefois vite repris la clé des champs. Contre l’avis de ses médecins, il a entrepris un an plus tard de tracer à pied une diagonale de fou à travers la France en essayant de suivre des routes oubliées, qu’il appelle les « chemins noirs ».

Sur son lit d’hôpital, le Français de 44 ans s’était fait la promesse de traverser la France à pied s’il s’en sortait. De se rééduquer par le mouvement, par les nuits à la belle étoile, les rencontres et la solitude. Après vingt ans à courir le monde et à « vivre en surchauffe », Tesson revenait chez lui, faute de mieux. Au coin de la rue, l’aventure. « Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement qui est la pollution du mystère. »

Affronter ses démons

Récit de voyage doublé d’un discours sur l’état du monde, Sur les chemins noirs souligne avec un mélange de tristesse et de dégoût notre aliénation face à la technique. Nous sommes peut-être aujourd’hui « le corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l’histoire de l’humanité », comme l’écrit le philosophe italien Giorgio Agamben.

Des Alpes-Maritimes jusqu’au Cotentin, Tesson y affronte aussi ses propres démons, avançant cahin-caha entre le désir et la nostalgie. « Ces tracés en étoile et ces lignes piquetées étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinait de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie. »

Thérapie et fuite

En traquant les vestiges d’un pays à la ruralité malmenée, porté par un corps qu’il ne reconnaît plus, il chemine de hauts plateaux déserts en vallées abandonnées. C’est sa thérapie au grand air et à la pluie battante. « Partir sur les chemins noirs signifiait ouvrir une brèche dans le rempart. N’ayant en moi ni la violence du saboteur, ni le narcissisme de l’agitateur, je préférais la fuite. » Un peu partout, sa « gueule cassée » fascine les enfants. Et même les chiens, raconte-t-il, le regardaient bizarrement.

« Quel intérêt à hisser ce corps en loques jusqu’au nord d’un pays en ruine ? » Malgré le doute, malgré la frustration et la douleur qui l’accompagnent, ce voyage né d’une chute — l’écrivain parle de « disgrâce » — atteint son but et sa destination. Et à sa manière, kilomètre après kilomètre, Tesson ajoute un trou à sa ceinture de misanthrope.

Sur les chemins noirs

★★★ 1/2

Sylvain Tesson, Gallimard, Paris, 2016, 144 pages