La vie sur deux roues

Paul Smith, en 2013, avec le maillot qu’il a conçu cette année-là pour le Giro
Photo: Arthaud Paul Smith, en 2013, avec le maillot qu’il a conçu cette année-là pour le Giro

Alors qu’il était encore tout jeune, la vie de sir Paul Smith a basculé deux fois. D’abord à 11 ans, quand son père lui offrit un vélo de course pour son anniversaire. Il développa aussitôt une passion folle pour le cyclisme de compétition et rejoignit le Beeston Road Club de Nottingham, sa ville natale, à un membre duquel la monture avait été achetée. Il ambitionnait à ce point de devenir coureur professionnel — même si « ce n’est pas un métier », lui avait dit le paternel — qu’il quitta l’école à 15 ans pour se consacrer au sport. Puis, à 17 ans, il vit son rêve s’envoler en fumée : un grave accident à l’entraînement sur route l’envoya à l’hôpital pour trois mois et mit fin à ses aspirations.

Par chance, il parla à un autre patient et se mit à fréquenter un bar où se rencontraient des étudiants en stylisme. Il s’inscrivit lui-même à des cours et est aujourd’hui devenu un très grand créateur de mode avec une touche particulière, dont l’un des faits d’armes aura été de populariser pratiquement à lui tout seul le sous-vêtement de type boxer dans les années 1980. Comptant maintenant plus de 300 boutiques à travers le monde, il définit sa marque comme étant « une rencontre entre Savile Row [l’avenue de Londres réputée pour ses tailleurs] et Mr. Bean ». Son travail original lui a valu d’être anobli par la reine Elizabeth en 2000.

Mais si le vélo l’a lâché, Paul Smith n’a jamais lâché le vélo. Et à défaut d’avoir pu disputer le Tour de France ou le Milan-San Remo — de toute manière, dit-il, il doute qu’il aurait pu connaître une carrière étincelante —, il a monté une collection impressionnante d’objets divers liés à la discipline, au point d’en faire, à 70 ans, un grand livre abondamment (c’est un euphémisme) illustré qui constitue pour l’essentiel un long message d’amour.

Mon album du cyclisme allie les deux préoccupations de Smith : la vie passée à aller très vite sur deux roues et l’esthétisme. Et si le tout est empreint d’une nostalgie certaine, l’auteur dit avoir cherché à donner à son bouquin une facture résolument moderne, notamment en jouant des couleurs pour mettre en valeur des images qui sont en bonne partie en noir et blanc puisqu’on remonte fréquemment aux années 1950, 1960 et 1970.

Des images, des photos, des peintures, des pages de journaux et de magazines qui évoquent quoi ? Les héros du cyclisme d’antan, de Fausto Coppi à Eddy Merckx en passant par Jacques Anquetil. L’apparence des coureurs, leur « look », qui a toujours intéressé Paul Smith. Les grandes compétitions. Les vélodromes. Les maillots, que l’auteur possède en quantité industrielle et que les cyclistes lui ont souvent offerts. Et, bien sûr, les bécanes, que Smith étale un peu partout, jusque dans son bureau de Londres.

Smith raconte qu’un élément qui l’a fasciné dans sa jeunesse était que les cyclistes portaient des inscriptions sur leur uniforme — déjà, le designer n’était pas loin. À l’époque, ils étaient les seuls sportifs à le faire, mettant en évidence leurs commanditaires. Smith n’avait aucune idée de ce que pouvaient être St Raphaël ou Peugeot, mais cela le séduisait. Or, en 2013, il a pu boucler la boucle lorsque les dirigeants du Tour d’Italie lui ont demandé de concevoir les maillots des meneurs aux différents classements de l’épreuve. En prime, ces maillots ont reçu la bénédiction officielle du pape François.

En fin de compte, Mon album du cyclisme invite à un périple dans le temps et l’espace, en compagnie d’un guide qui vous dirait qu’au fond, la destination, c’est le voyage lui-même.

Mon album du cyclisme

★★★★

Paul Smith et Richard Williams, Arthaud, Paris, 2016, 240 pages