Salon du livre: Homère contre l’incertitude du présent

Yann Martel
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Yann Martel

Quand on aime partager son amour de la lecture, difficile d’y résister. Le romancier Yann Martel, qui a envoyé une centaine de livres à Stephen Harper entre 2007 et 2010 dans l’espoir de le faire lire — en vain —, n’hésite pas une seconde quand on lui demande quel livre il ferait parvenir à Justin Trudeau, son successeur, si l’occasion se présentait. «L’Iliade d’Homère, sans l’ombre d’un doute, lance à l’autre bout du fil l’auteur d’Histoire de Pi et des Hautes montagnes du Portugal (XYZ éditeur). Je viens de le relire, et ça m’a complètement chamboulé. Le récit, qui se passe pendant six jours, dans l’interminable guerre de Troie, se déroule dans une période trouble où rien ne semble fonctionner. Le monde est entouré de violence, de tension et d’incertitude. Mais en même temps, ce texte fondateur écrit il a près de 3000 ans est empreint d’une profonde humanité qui rappelle que les guerres ont aussi un visage humain et qu’à toute période sombre, il y a toujours des lendemains. »

Ressentir par les mots, la tristesse de la guerre, de l’exclusion, de la souffrance pour ne pas retomber dedans. Voilà en substance l’enseignement qu’Homère, poète épique de son état lointain, peut apporter au présent, estime Yann Martel, un des huit porte-parole du Salon du livre de Montréal qui s’est ouvert mercredi pour six jours de vente et de promotion de la littérature. « L’Iliade nous parle des femmes qui souffrent, de l’angoisse d’Achille, de la peur de l’autre ou de la mort, de la trahison, de la compromission… C’est très actuel. Mais c’est aussi un récit qui force l’empathie » tant les morts sont incarnés par la petite histoire de leur vie. Empathie dont la culture et la valorisation sont de plus en plus nécessaires aujourd’hui, dans la population en général et dans la classe dirigeante en particulier, croit le romancier.

Dans la peau d’un autre

« Tout citoyen devrait avoir un fond littéraire important dans ses bagages de connaissances », estime le plus québécois des écrivains saskatchewanais. « Surtout le citoyen qui souhaite exercer le pouvoir, ajoute-t-il. La littérature, en nous plaçant par la fiction, le récit, le documentaire, dans la vie des autres, dans les lieux des autres, accroît le potentiel empathique d’une personne. Et cette capacité de s’imaginer dans la peau et dans l’histoire d’un autre, même si elle n’est pas la seule et unique composante d’un bon leadership, en représente une partie importante. »

Lire pour bien diriger : l’équation semble sonner comme une urgence par les temps qui courent et à la lumière de quelques ascensions politiques et autres aberrations sorties tout droit des urnes. Mais l’homme, qui toutes les deux semaines pendant des années exposa la médiocrité d’un premier ministre en lui faisant l’honneur d’un livre tout en découvrant très vite dans cette aventure que son correspondant ne le lirait jamais, sait aussi mettre ce genre de mission en perspective. « Paul Martin n’était sans doute pas un grand lecteur, mais c’est sous sa gouverne que plusieurs lois sur l’égalité ont été adoptées, rappelle-t-il. Michael Ignatieff est un homme d’une très grande envergure intellectuelle, mais il a été navrant comme chef du Parti libéral. Quant à Conrad Black, il a beaucoup lu, beaucoup écrit, mais il est aussi un criminel, le parangon du capitalisme corrompu et de l’égoïsme. »

La capacité de mettre en perspective, de voir le gris dans le noir, de relativiser le pire, même s’il s’avère certain ! Voilà ce que confère le livre lorsqu’on s’y frotte, estime Yann Martel, tout en appelant à s’en rapprocher de plus en plus pour survivre à la période angoissante qui s’ouvre actuellement sur l’humanité. Les tensions au Moyen-Orient, la route de l’exil, la montée du populisme, l’élection de Donald Trump donnent ce corps à l’angoisse. « On s’inquiète un peu, mais on le fait peut-être sur la base d’une vision myope. Au XIVe siècle, un tiers de l’Europe a été emporté dans la mort par la peste, la Première Guerre mondiale a été une hécatombe, mais l’humanité s’est toujours relevée et a continué d’avancer. » Quand le verre de l’espoir est vide, le monde de la littérature peut encore aider à le voir à moitié plein.

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 17 novembre 2016 04 h 15

    Il ne faut pas trop s'en faire!

    Les politiciens en général lisent peu ou pas de livres; ils disent qu'ils n'ont pas le temps. Ce qui est sans doute assez vrai. Et lorsqu'ils lisent, c'est souvent des biographies d'hommes politiques célèbres. Napoléon est un de leurs favoris. Quoi penser de tout cela? Je dois répondre: eppur si muove (et pourtant elle tourne, cette terre), dixit Galilée. Ou Fontenelle qui disait ''de ne pas trop prendre la vie au sérieux, car personne n'en sort vivant''. Peut-être Yann Martel pourrait envoyer quelques livres à Trump? Bonne chance pour Homère!


    Michel Lebel

  • Jean Breton - Abonné 17 novembre 2016 10 h 16

    De Martel à Trudeau

    Peut-être que Yann Martel devrait poster des livres à Justin Trudeau itou. Peut-être que cela va contribuer à rehausser la qualité de sa langue parlée... Quant à Philippe Couillard, il a sûrement lu « Le Prince » de Machiavel...

    Par ailleurs, pourquoi le Saskatchewanais Martel s'est-il acharné sur Harper qui a quand même pondu au moins un livre dans sa vie? Peut-on s'imaginer dans un de nos fantasmes les plus débridés que Trudeau en soit capable ?

  • Jacques Morissette - Inscrit 17 novembre 2016 10 h 27

    Un livre à point dans notre cheminement est parfois une balise pour avancer.

  • Diane Germain - Abonné 17 novembre 2016 11 h 18

    Lecture scientifique

    À la lecture littéraire pour les citoyens et en particulier les politiciens, j'ajouterais celle des sciences car trop peu de politiciens semblent comprendre les répercutions potentielles des perturbations climatiques. Lectures proposées : Le défi climatique, Objectif: +2ºC! par Jean Jouzel, Anne Debroise; ou encore les résumés des rapports du GIEC à l'intention des décideurs : https://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.shtml