Voyages en fiction

Le métro est le théâtre du quotidien de nombreux Montréalais.
Photo: Grande bibliothèque souterraine de Montréal Le métro est le théâtre du quotidien de nombreux Montréalais.

« À bien regarder le plan du métro, je me rends compte qu’il y a des tas d’endroits de cette ville que je connais pas. De la Savane, par exemple. C’est quoi ça ? Ça débarque où ? », se demande la narratrice d’une des nouvelles de Titre de transport (Héliotrope, 2014), recueil d’Alice Michaud-Lapointe dont chacun des textes se déroule dans ou à proximité d’une station du choo choo souterrain de Montréal.

Invitation à imaginer ce qui se trame à l’autre bout de l’île (et même au-delà), précieux égalisateur social, tentaculaire mijoteuse où se mêlent dans la chaleur les splendeurs et misères d’une humanité en mouvement, le métro nourrit toujours, 50 ans après son inauguration, les voyages en fiction de nos écrivains. Existe-t-il plus généreux fournisseur de personnages pittoresques et de dialogues improbables ?

« Espionner auditivement les gens est une de mes grandes passions », blague Alice Michaud-Lapointe, qui a glané une bonne partie de la matière brute de son premier livre alors qu’elle était accrochée au poteau de métal d’un wagon bleu. La vieille dame asiatique qui, à Beaubien, est montée les bras chargés de deux gigantesques caisses d’oranges ne demandant qu’à rouler partout par terre, elle l’a vue de ses yeux vus.

« Ce sont des histoires de regards et de non-regards : de regards qu’on pose sur soi, qu’on pose sur la ville et qu’on pose sur les autres. Être dans un endroit si clos et hétérogène, où on ne peut rien faire, mène forcément à des prises de conscience », explique-t-elle en évoquant une nouvelle (Berri-UQAM) dans laquelle, en observant le dédain de sa blonde pour deux squeegees aussi odoriférants qu’éperdument amoureux, un jeune homme comprend qu’entre elle et lui, c’est fini. « Le métro, c’est aussi beaucoup la marginalité, et je voulais démonter certains stéréotypes. »

Le métro, système nerveux de Montréal

« Le métro est en quelque sorte le double de Montréal. On peut le voir comme une crypte ou une cathédrale au sous-sol rempli de longs couloirs. S’y promener, c’est comme parcourir le système nerveux, ou les catacombes de Montréal », observe Jean-François Chassay. « On parle beaucoup aujourd’hui de réseautage numérique, mais le métro est un mode de connexion qui, sur le plan symbolique, est très fort, et qui invite à toutes sortes de projections fantasmatiques. »

Exemple : dans Le temps arrêté, tiré du plus récent livre de l’écrivain (Requiem pour un couple épuisant et autres nouvelles, Leméac, 2015), un centenaire qui connaissait Montréal « comme l’homme dépendant connaît l’alcool ou la drogue » hante en fantôme les stations Champ-de-Mars, Place-d’Armes et Square-Victoria.

En 2002, dans son roman L’angle mort (Boréal), le professeur à l’UQAM se faisait par ailleurs urbaniste en inventant une station baptisée en l’honneur du pionnier de la vulgarisation scientifique, Fernand Seguin.

« J’ai rarement vu un métro où les stations ont chacune autant de personnalité », souligne-t-il en faisant allusion aux nombreuses oeuvres d’art qui en ornent les murs, bien qu’en regrettant que la riche vie culturelle et artistique montréalaise trouve peu d’écho dans sa toponymie. Rare exception parmi les 68 arrêts du réseau : Crémazie, hommage au poète prénommé Octave.

Le métro de 2111

Peu importe que le niveau de l’eau ait catastrophiquement monté, le métro fonctionne toujours au coeur du Montréal de 2111, que figure Thierry Labrosse dans la série de bandes dessinées dystopique Ab Irato (Vents d’Ouest). Encore plus étonnant : ses wagons sont toujours ceux d’origine. Pas de train Azur après l’apocalypse ! Devrait-on y lire un commentaire oblique sur l’état actuel des équipements de la STM ?

« Quand le métro est arrivé, c’était de la science-fiction », se rappelle l’auteur, aujourd’hui très critique des services et de la vision de la STM. « Je me souviens de ma fascination de petit gars quand je suis pour la première allé à l’île Sainte-Hélène avec mes parents, en 67. Le design industriel et les meubles avaient quelque chose de futuriste et je ne crois pas qu’on soit aujourd’hui à la hauteur de ces idéaux. Pourquoi n’a-t-on pas encore de tramway à Montréal ? »

Fait amusant (et désolant) : la gare de monorail (fictive) où descend le héros des trois tomes d’Ab Irato, Riel, a été modelée sur la station Papineau. « J’ai fait du repérage et c’est de loin la plus moche », assure le bédéiste.

Que l’on appelle à sa modernisation, ou qu’on célèbre son indispensable rôle dans le quotidien des Montréalais, le métro demeure le lieu de toutes les rencontres surréalistes.

« J’avais 12 ans, j’étais avec ma mère et un homme m’a abordé pour me demander si je voulais joindre l’Association des têtes rousses. Il m’a donné sa carte, mais je ne l’ai jamais rappelé », raconte au bout du fil la très rouquine Alice Michaud-Lapointe. « Mais là, faut que je te laisse, ma coloc frappe à ma porte. Elle veut m’emprunter ma carte OPUS. »

Consultez notre dossier Les 50 ans du métro de Montréal 

« J’ai décidé que je retournerais à mon point de départ : Jarry. Là, je remonterais sur la passerelle comme si je changeais de direction et dès que le métro arriverait, je sauterais. Et puis non, je me suis dit que je risquais de manquer mon coup, ne sachant pas calculer la hauteur du saut et la vitesse du métro. Il valait mieux m’en tenir à ma première idée : au bout du quai. »
 
Extrait de «Imposture ou La jeune fille au baladeur», tiré de «Chroniques du métro» de Louise Champagne (Triptyque, 1992)
« De nouveaux Arabes entrent dans le wagon. L’un d’eux est un jeune imam. Ils sont suivis d’une adolescente noire et d’un petit Bolivien quadragénaire. Si petit que Juanita ne l’a pas repéré. Les portes se referment. Personne n’est descendu à Villa-Maria. Le pervers regarde toujours les seins de Juanita. En prime, le revers de sa main effleure son mollet nu à chaque rebondissement du wagon. »
 
Extrait de «La canicule des pauvres» de Jean-Simon DesRochers (Les Herbes rouges, 2009)
« En tout cas, moi je le croise toujours à Sherbrooke, mais peut-être que tu l’as vu ailleurs, sur la rue Mont-Royal, ou à Namur, je ne sais pas. Sa barbe poivre et sel, ses cheveux grisé léchés vers l’arrière, un peu longs, sa droiture. Et son violon. Il joue toujours la même chose, depuis que tu es au secondaire. […] Qu’il le joue bien ou qu’il le joue mal, ça n’a pas d’importance, il va le jouer quand même, et tu vas l’entendre quand même. »
 
Extrait de «Vivaldi sur repeat», tiré de «Malgré tout on rit à Saint-Henri» de Daniel Grenier (Le Quartanier, 2012)