Le tordeur Philippe Djian

Philippe Djian, le 21 mai 2016 à Cannes, pour la présentation du film «Elle» de Paul Verhoeven, une adaptation de son roman «Oh....»
Photo: Laurent Emmanuel Agence France-Presse Philippe Djian, le 21 mai 2016 à Cannes, pour la présentation du film «Elle» de Paul Verhoeven, une adaptation de son roman «Oh....»

Place Saint-Sulpice, j’attendais Philippe Djian au calme, à l’intérieur du Café de la mairie. Il s’est installé à la terrasse. Moment de flottement. On aurait dit le point de départ d’un de ses romans. De malentendu en quiproquo, on ne sait jamais à quoi s’attendre avec ses personnages toujours un peu à côté de la plaque. L’imprévisible est roi. Et la plupart du temps ça tourne mal. Avec cassage de gueules à l’avenant.

« Bonjour, c’est Philippe Djian. » Sa voix voilée au téléphone m’a vite ramenée dans la réalité de l’instant. Je l’ai rejoint au milieu de l’agitation quotidienne. Va-et-vient constant de passants ponctué de pimpons, de pétarades de moteurs et de volées de cloches provenant de l’église Saint-Sulpice à côté. De toute évidence, il était dans son élément.

« Tout le monde peut assister à une scène étrange, merveilleuse ou banale. Ça devient intéressant à partir du moment où on a un regard particulier dessus. » C’est ce que le romancier de 67 ans s’applique à faire depuis ses débuts dans l’écriture il y a une trentaine d’années.

C’est aussi ce qu’il enseigne dans les ateliers d’écriture qu’il dispense depuis quelque temps à des avocats, journalistes, étudiants ou autres, à Paris et à Genève. « J’essaie de les orienter en leur disant : travaillez le regard ; déjà, vous aurez résolu 99 % du travail d’un écrivain. »

Photo: Sony Pictures Classics Isabelle Huppert dans une scène du film «Elle»

À la limite, pour lui, n’importe quelle scène se vaut. « Sauf qu’il faut savoir où on se met pour la regarder, comment on choisit l’angle », insiste-t-il entre deux bouffées de cigarette électronique.

C’est de biais qu’il aborde le plus souvent la faune humaine dans ses romans. En cherchant ce qui achoppe, ce qui échappe aux convenances. Qu’il s’agisse de relations amoureuses, sexuelles, amicales, professionnelles ou familiales, son angle d’approche est toujours plus ou moins tordu.

Il en convient et s’en amuse. « Si ce n’est pas tordu, ça ne m’intéresse pas. » Tordre le cou aux codes sociaux, par l’entremise de personnages sans foi ni loi, c’est ce qui allume l’auteur de 37°2 le matin par-dessus tout. Tant pis si on le juge provocateur. Peu importe si ça choque. Ou tant mieux.

Prenez son nouveau roman, Dispersez-vous, ralliez-vous !. Au début, l’héroïne et narratrice, une ado asociale du nom de Myriam, vit seule avec son père. La mère a disparu dans le décor il y a longtemps, le grand frère s’est fait mettre à la porte par le paternel après avoir foutu le bordel chez les voisins. Entendre qu’il a couché avec la voisine, une femme âgée, dont on apprend dès la première page qu’elle a fini par se suicider.

Démunie, mais libre

Repliée sur elle-même, Myriam vit dans l’attente fantasmée du retour de sa mère et de son frère. « Elle ne demande qu’à s’ouvrir au monde, sauf qu’elle n’a aucun repère, précise l’auteur. On ne lui a rien expliqué sur la vie, sur ce que c’était qu’être une jeune fille, sur ce que c’est que d’avoir un rapport avec les autres. Les problèmes du bien et du mal, elle ne sait pas ce que c’est non plus. »

Ce qui peut paraître chez cette jeune fille comme un manque, une faiblesse, Philippe Djian en fait une force. « Elle est obligée de se construire par elle-même, elle n’est pas embarrassée par les repères de la société. Elle est démunie, oui. Mais elle est libre, en même temps. »

Libre, l’héroïne et narratrice de son roman « Oh… », paru il y a quatre ans et récemment adapté au cinéma avec Isabelle Huppert sous le titre Elle, l’est aussi, plaide Philippe Djian. C’est bien ce qui dérange selon lui. Victime de viol, cette femme dans la cinquantaine décide de ne pas porter plainte à la police. Et elle choisit de ne pas opter pour la vengeance quand elle découvre qui est son agresseur. Pire, elle s’envoie en l’air avec lui…

Présenté en compétition à Cannes en mai dernier et maintenant à l’affiche en France, Elle, signé par le réalisateur de Basic Instinct, Paul Verhoeven, a semé la controverse. Un film qui encourage la culture du viol, lui ont reproché certaines féministes.

C’est aux États-Unis et non en France que le long métrage devait être tourné. D’abord, Philippe Djian s’est vu refuser la traduction du roman par son éditeur américain. C’était une première pour lui. Puis, le scénario comme tel, très proche du livre, n’a pas eu l’heur de plaire aux producteurs de là-bas. Ni aux actrices telles Nicole Kidman et Julianne Moore, qui avaient été envisagées pour le rôle principal.

« Tout le monde a eu peur que ce soit mal reçu, avance Philippe Djian. J’ai compris que ce qui était insupportable pour les Américains, ce n’était pas le viol comme tel, c’est le fait que cette femme ne se venge pas. Si elle avait poignardé son violeur dix fois… »

L’héroïne d’« Oh… » et par conséquent d’Elle a des comportements erratiques. Jamais là où on l’attend, elle s’embourbe de plus en plus dans le mensonge, semble de plus en plus dépassée elle-même par les gestes insensés qu’elle pose. Personnalité ambiguë, insaisissable, elle déconcerte.

« C’est quelqu’un qui est libre dans sa tête, allègue l’écrivain. Et je crois que les gens ont peur de quelqu’un qui est libre. À plus forte raison si c’est une femme. Elle, elle essaie de ne pas fonctionner comme un mouton qui va où on lui dit d’aller. Et c’est ça qui dérange la société. Quelqu’un qui est libre est dangereux, parce qu’il ne s’embarrasse pas de tous les codes de la société. »

En boutade, il ajoute à propos d’Elle, jugé pour le moins provocant par une grande partie de la critique et reparti de Cannes sans récompense : « La prochaine fois, j’essaierai de faire mieux : je vais poignarder le violeur… »

Pour le reste : « Je sais d’avance que je ne peux pas même toucher du doigt ce que peut ressentir une femme qui a été violée. » De la même façon, en ce qui concerne la jeune Myriam de Dispersez-vous, ralliez-vous !, à qui il fait découvrir la jouissance, il ne s’aventure pas à décrire comme tel ce qu’elle ressent. « Je ne sais pas ce que c’est pour une femme d’avoir un orgasme pour la première fois. »

S’il a prêté sa voix à des personnages féminins dans « Oh… » comme dans Dispersez-vous, ralliez-vous !, Philippe Djian affirme qu’il n’a pas tenté pour autant de se mettre dans la peau de ses héroïnes. « J’en serais incapable. »

Quand le style induit l’histoire

Comme écrivain, Djian confie n’avoir jamais de problème avec les histoires. « Quand ça démarre, je ne sais jamais où ça va : la première phrase en attire une autre. L’histoire ne me pose pas de problème, j’ai l’impression qu’elle est là, qu’au fur et à mesure je vais la découvrir. Évidemment je ne suis pas idiot, j’essaie de faire que mes histoires aient un peu d’intérêt. Mais ça m’importe peu. J’ai des problèmes avec les phrases. Dans une phrase, quand il y a un mot qui ne va pas, il faut plutôt choisir la sonorité que le sens du mot. Ce n’est pas le sens qui est important, c’est comment il sonne dans votre oreille. Le monde m’apparaît comme une musique. Il y a une espèce de musique particulière ; l’idée, c’est d’essayer de la saisir. » Cette musique particulière, c’est celle de notre époque ? En quelque sorte, mais pas seulement, répond l’écrivain. « C’est moi qui entends le monde différemment. Ou qui l’entends d’une certaine manière aujourd’hui. Si on pouvait vivre mille ans, peut-être que de temps en temps je dirais : tiens, je vais aller boire un pot au Moyen Âge, pour faire un truc d’époque, mais je n’ai pas le temps de faire ça. Et notre époque, elle me parle tout le temps, j’ai tout le temps quelque chose à faire avec. »

Dispersez-vous, ralliez-vous !

Philippe Djian, Gallimard, Paris, 2016, 200 pages

1 commentaire
  • Marie Nobert - Abonnée 26 juin 2016 00 h 32

    «L'homme des «6» roses». (!)

    Je suis «Bleu comme l'enfer»... Je me prends un «7» à ta santé! «Maudit manège» que de te suivre «Vers chez les blancs»... Je t'ai quitté tout comme j'ai quitté Irving. Bref.

    JHS Baril