Oser perdre, encore une fois

Le Norvégien se fait tendre et léger dans ce nouveau roman.
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse Le Norvégien se fait tendre et léger dans ce nouveau roman.

Qui l’eût cru ! Après les 10 enquêtes pour le moins rock’n’roll de Harry Hole, voilà que Jo Nesbø nous livre un court récit tout simple : une touchante histoire d’amour se déroulant sous le soleil de minuit. On se pince…

D’autant plus que le lecteur n’entendra ici que quatre coups de feu, dont trois tirés par inadvertance sur un renne. Pas de sang donc, ou presque. En fait, on retrouvera ici un fuyard qui se ramasse au bout du monde, au pied du pôle tout au bout de la Norvège. Une veuve. Un enfant. Et même un happy end, comme disent les cousins français.

Tout commence pourtant avec la certitude que la fin approche. Jon Hansen, l’ex-liquidateur du principal trafiquant de drogue d’Oslo, est en fuite après avoir trompé son employeur ; on le retrouve dans un car qui le mène à Kåsund, une petite localité perdue du Finnmark, à des années-lumière du « vrai monde ». Il espère qu’on ne suivra pas sa trace jusque-là, mais il en doute ; le Pêcheur, son ancien patron, a le bras tout aussi long que la mémoire.

Devenu Ulf pour les autochtones samis du coin, le fuyard va s’installer dans une cabane de chasse et lentement s’incruster près du petit village. Autour, les gens sont affables mais distants ; ce sont des Laestadiens, des luthériens purs et durs pour lesquels les feux de l’enfer menacent le moindre comportement « léger ». Pourtant, Ulf se fera bien vite un allié de taille : Knut, 10 ans, le fils de Léa dont le mari vient de disparaître en mer.

Trois jours passent et, à son grand étonnement, Ulf est toujours en vie. Peu à peu, on en apprend un peu plus sur lui et sur les motifs qui l’ont mené à faire faux bond au Pêcheur ; Ulf n’est pas un mauvais homme et il se met à apprécier ce paysage étrange où la lumière ne dort jamais. Ses conversations avec le jeune Knut lui redonnent le goût d’espérer et il se met même à croire qu’il pourrait oublier la vengeance qui le menace et refaire sa vie. Il se met à y croire encore plus quand il passe une journée de rêve en mer avec Léa et son fils…

Profonde humanité

Avec le temps, ses contacts avec les « locaux » s’élargissent ; sa relation avec Léa s’approfondit aussi et il a la surprise de se découvrir amoureux même si elle ne lui laisse aucun espoir. Peu à peu, il revit, se mêle aux gens, assiste aux funérailles du mari de Léa puis est même invité à un mariage. C’est en s’y rendant qu’il revient sur terre en apprenant que la traque menée par les hommes du Pêcheur n’est surtout pas terminée. Il devra d’ailleurs faire face à un assaut final dont il ne sortira vivant, contre toute attente, qu’avec la complicité de ses nouveaux amis et en faisant preuve d’une ruse infinie. On vous laisse le plaisir de découvrir comment se tisse tout cela.

Ce Jo Nesbø tout beau tout bon se déguste une page à la fois, on l’aura deviné ; à mesure que l’histoire se déroule, on se surprendra même à espérer une ou deux autres manifestations de la même eau avant que l’auteur ne revienne à ses héros… au caractère plus carré, disons. C’est en fait une sorte de série en deux volets consacrée à des « liquidateurs » — on sait que Scorsese va porter le premier (Du sang sur la glace I) au cinéma — mais ce deuxième opus sur le même thème est beaucoup moins violent.

Tout ici est d’une écriture remarquable et coulante nous faisant sentir la moindre parcelle de lumière de cette terre élimée par les glaces ; ce petit livre vous séduira par sa profonde humanité et aussi par l’espoir qui s’en dégage, ce qui est plutôt inhabituel chez Jo Nesbø. La toute dernière phrase du récit fait même un peu penser à une chanson de Jacques Brel : « […] je suis prêt. Prêt à oser perdre encore une fois. »

Du sang sur la glace II

Jo Nesbø, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Gallimard, « Série noire », Paris, 2016, 219 pages