L’été de ses 15 ans

La narration oscille entre le présent de l’écrivaine et le passé de la jeune fille.
Photo: C. Hélie La narration oscille entre le présent de l’écrivaine et le passé de la jeune fille.

Les récits de « première fois » abondent. La plupart du temps, ils en confortent le mythe, le consolidant d’une pierre neuve. Si l’origine du projet de Mémoire de fille, le dernier roman d’Annie Ernaux, est bien de retracer le fil de ses premières expériences sexuelles, il ne prend pas place dans cette tradition. L’auteure s’emploie plutôt à déconstruire la chimère, à l’analyser, pour mieux comprendre en quoi les événements de cet été 1958 participent de ce qu’elle est devenue : « Je déconstruis la fille que j’ai été. »

Premières fois

Il ne s’agit pas tant de raconter cette première fois que de « ressusciter cette ignorance absolue et cette attente », à une époque où rien n’est « décrit ni montré nulle part », une époque où « toute la valeur d’une fille [tient] dans sa “ conduite  ». À travers cette exploration, il apparaît que le chemin des jeunes filles vers le désir est irrémédiablement entaché de honte et de crainte.

Le premier corps à corps révèle à cette lointaine Annie Duchesne le désir qu’elle peut éveiller chez l’autre. Dès lors, elle se met en quête de rechercher d’autres désirs d’elle — car le sien n’a pas lieu d’être exprimé — et ce, malgré la pauvreté du scénario : « Ils vont droit au but, ils s’y croient autorisés par [la] réputation [de la fille]. Ils soulèvent la jupe ou défont la fermeture éclair du jean en même temps qu’ils l’embrassent. Trois minutes, entre les cuisses, toujours. Elle dit qu’elle ne veut pas, qu’elle est vierge. Aucun orgasme jamais. » À ce titre, ce témoignage plaide implacablement pour l’importance de donner aux jeunes filles le droit de désirer et de participer à leur propre aventure.

Au coeur de ces premières expériences se terre « l’image de [soi] la plus refoulée », celle de cette inexpérience gênante. Or, pour accéder à un souvenir refoulé, il faut lever tous les autres, un à un. C’est bien ce qu’a fait l’oeuvre d’Ernaux jusqu’ici, et qui confère à ce roman la valeur de noyau dur, ce roman qui aurait aussi bien pu porter le titre de certains autres déjà parus, comme La honte (Gallimard, 1997) — tant le mot revient souvent — ou L’événement (Gallimard, 2000), tant la « première fois » en constitue un. Le processus de réminiscence déverrouille les portes « d’un entrepôt de la mémoire fermé depuis des décennies ». L’auteure rapporte non seulement les premières expériences, mais également les détails du quotidien qui donnent sens à la subjectivité qui se forme là, notamment la lecture du Deuxième sexe de Beauvoir et la découverte de la partition qui distribue les rôles : à lui la conquête, à elle la honte. Mais « comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer ».

Entre hier et aujourd’hui

La narration oscille entre le présent de l’écrivaine et le passé de la jeune fille. « Devrais-je alterner constamment l’une et l’autre vision historique — 1958/2014 ? Je rêve d’une phrase qui les contiendrait toutes les deux, sans heurt, simplement par le jeu d’une nouvelle syntaxe. » En effet, comment concilier les deux consciences, l’une à jamais évanouie, l’autre cherchant à la ranimer ? De ces tâtonnements entre le passé et le présent ressort également la difficile résistance à l’invention, dans et par l’écriture. Raconter, mais endiguer l’imaginaire, l’empêcher de remplir les trous de la mémoire. Ce serait facile, mais là n’est pas le but. Au contraire. Il faut plutôt apprendre à vivre avec les lambeaux du souvenir, vignettes qui hantent la mémoire, et auxquels on attribue une valeur. Pourtant tous les autres moments, ceux que l’on a oubliés, n’ont-ils pas aussi contribué à fabriquer le soi ?

Outre cette reconquête des souvenirs de l’été 58, Mémoire de fille offre une réflexion sur ce qui nous fait ; « la mémoire est une forme de connaissance ». Que cette mémoire et cette connaissance soient subjectives ne signifie pas qu’elles sont absolument singulières : « il y a au moins une goutte de similitude entre cette fille […] et n’importe qui d’autre ». Et ce qu’il y a de plus vertigineux est probablement que la conscience de cette subjectivité ouvre à celle des autres. « Comment sommes-nous présents dans l’existence des autres, leur mémoire ? » demande la narratrice. Car au-delà de la recherche de sa propre vérité, pointe cette sensibilité à la « vérité des autres ».

Ernaux poursuit ici son projet d’ethnographie du soi — une fascinante entreprise, qui la fait plonger dans sa propre histoire avec la distance que lui permet temps et connaissance —, sans complaisance ni facilité.

Mémoire de fille

Annie Ernaux, Gallimard, Paris, 2016, 160 pages