Une nuit plus claire que le jour

Bourgeault a le mérite de rappeler avec une folle insistance que la littérature est, depuis toujours, forcée à dire plus que ce qu’elle ne dit.
Photo: iStock Bourgeault a le mérite de rappeler avec une folle insistance que la littérature est, depuis toujours, forcée à dire plus que ce qu’elle ne dit.

Membre fondateur des cahiers littéraires québécois Contre-jour, Jean-François Bourgeault fait sienne cette réflexion du poète français Jean Grosjean (1912-2006) : « C’est parce que notre civilisation n’a pas voulu admettre ce qu’il y a de vulnérable dans le Dieu vivant qu’elle a fini par dire qu’il était mort. » Mais il est assez jeune pour exprimer la belle désillusion d’aujourd’hui : « Sainteté ? Résister à la misérable tentation de ne pas laisser de traces. »

Son essai Feux follets a quelque chose de curieux et même d’attachant. Il est à la hauteur de l’écrivain singulier qui se passionne à la fois pour la poésie de Grosjean, celle que l’on qualifierait trop facilement de métaphysique, et pour la futilité de toute trace dans notre univers actuel, où, de la photo à la vidéo, tout banalise la trace. Le livre s’ouvre pourtant sur l’aveu par Bourgeault de son admiration pour la « méticulosité vertigineuse » du plus célèbre tableau du peintre anglais préraphaélite Richard Dadd (1817-1886).

Écrire à "Contre-jour", pour moi, ce fut d’abord la rêverie vaguement politique d’une communauté d’anonymes dont les textes seuls se seraient signés

 

Reproduite dans l’ouvrage, cette petite huile sur toile, exécutée par l’artiste pendant qu’il était interné à l’hôpital psychiatrique, représente, avec le charme du miniaturiste, un monde féerique où les feux follets, ces esprits malins, guident les voyageurs au fond des bois pour subitement éteindre leur lanterne. « Je n’ai jamais écrit, je n’ai jamais lu autrement que sous le patronage littéraire de ces lueurs qui font semblant de nous guider pour mieux nous perdre », écrit Bourgeault.

Cette conviction fait écho aux vers de Grosjean qu’il aime citer : « Puisque pour dire le dieu qui se perd / le langage doit se perdre lui-même… » Plus près de nous, l’écrivain québécois retrouve dans l’oeuvre de Gaston Miron la lumière qui sait surtout surgir de la nuit : en « brûlures éblouissantes » ou en une « vaste noirceur éblouissante ».

Bourgeault a le mérite de rappeler avec une folle insistance que la littérature est, depuis toujours, forcée à dire plus que ce qu’elle ne dit. Même si beaucoup l’ignorent ou l’oublient, voilà sa raison d’être.

Feux follets

Jean-François Bourgeault, Nota bene, Montréal, 2016, 204 pages