Dans l’antichambre de la Révolution tranquille

C’est en peinture que s’exprime la modernité intellectuelle, écrit Yvan Lamonde, qui évoque l’esthétique d’un Pellan sorti du cadre étroit des scènes du folklore et des paysages canadiens.
Photo: Source MNBAQ C’est en peinture que s’exprime la modernité intellectuelle, écrit Yvan Lamonde, qui évoque l’esthétique d’un Pellan sorti du cadre étroit des scènes du folklore et des paysages canadiens.

La modernité souffle sur le Québec depuis une trentaine d’années lorsque l’équipe du tonnerre de Jean Lesage remporte les élections du 22 juin 1960. Cette victoire « fétichisée » qui marque le début de la Révolution tranquille est anecdotique pour l’historien Yvan Lamonde. L’auteur de La modernité au Québec s’intéresse davantage aux intellectuels qu’aux politiciens de passage dans le dernier volet de sa monumentale histoire des idées.

Cette fresque ambitieuse reprend là où elle avait été laissée, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Après des années de résistance libérale et unioniste, les Québécoises obtiennent enfin le droit de vote. Si le pouvoir politique a cédé, le religieux, lui, s’est accroché jusqu’à la toute fin. En désespoir de cause, l’archevêque de Québec a même proposé la tenue d’un référendum sur la question pour connaître l’avis des principales intéressées.

« La guerre est un puissant révélateur », souligne le professeur de l’Université McGill. En témoigne la réaction émotive des Canadiens français à la chute de la mère patrie renversée par les panzers allemands en 1940. « Ce qui m’a le plus étonné alors, écrit André Laurendeau, le directeur de L’Action nationale cité dans l’ouvrage, c’est la douleur morne des foules montréalaises. Je ne croyais pas que, pour elles, la France eût cette réalité. »

Ce courant d’empathie n’empêchera pas les francophones de combattre la conscription imposée par le Canada anglais. « Si c’est toujours la “majorité” qui prononce, prévient Laurendeau, si les décisions sont fatalement livrées au jeu brutal des chiffres, alors il n’y a plus de confédération de deux nationalités, mais oppression d’une nationalité par l’autre. »


Tradition

En marge de l’effort de guerre et de la crise de la conscription, c’est en peinture que s’exprime la modernité intellectuelle. Yvan Lamonde évoque notamment l’esthétique d’un Pellan sorti du cadre étroit des scènes du folklore et des paysages canadiens. « Le réel en peinture n’est plus dans la réalité extérieure, il est dans le surréel des forces intempestives de l’inconscient. »

Le nationalisme traditionnel imprégné de religion est également battu en brèche par la génération montante. Avant de quitter la scène au tournant des années 1960, l’abbé Lionel Groulx préviendra les « jeunes internationalistes » des risques entourant le culte d’un futur impersonnel. Il dénoncera au passage les historiens iconoclastes qui salissent leur lit en s’acharnant injustement sur les grandes figures du passé.

Sur le plan politique, la victoire du présent est « différée » par la domination de l’Union nationale assise sur une caisse électorale qui comptera jusqu’à 16 millions de dollars. « Duplessis va freiner la poussée d’innovation créée par la guerre et va perpétuer de façon anachronique un traditionalisme quasi généralisé », soutient le spécialiste de l’histoire intellectuelle.

Fissurée, la digue du conservatisme politique se liquéfie lentement avant d’être emportée par les flots tranquilles. « Les vannes dont l’ouverture s’était préparée depuis des années ont pu s’ouvrir non par la seule journée du 22 juin 1960, écrit Lamonde, mais avec un effet de débit et de changement de niveau qui, eux, ont charrié une poussée de libération. »

« Duplessis n’a guère appris de la Crise des années 1930. Loin de songer à donner à l’État des responsabilités en matière d’éducation, de santé et de services sociaux, il ne touche guère au pouvoir de l’Église en ces matières. » Extrait de «La modernité au Québec (1939-1965). Tome II»

La modernité au Québec (1939-1965). Tome II

Yvan Lamonde, Fides, Montréal, 2016, 450 pages