Notre aînée dans le malheur politique

En apparence, l’Irlande coloniale et le Bas-Canada, tous deux sous le joug britannique, se ressemblent. Aussi l’essai Les insoumis de l’Empire, de l’historienne Julie Guyot, va-t-il de soi. Mais, vu de près, cela se complique. L’anglicisation de l’Irlande est le fruit de plusieurs siècles d’oppression. Au Bas-Canada, elle n’est encore qu’une menace. En Irlande, aussi paradoxal que cela paraisse, des protestants défendent la majorité catholique opprimée !

C’est d’ailleurs l’un de ceux-là, le Dublinois Theobald Wolfe Tone (1763-1798), né d’un père anglican et d’une mère catholique convertie à l’anglicanisme, que Julie Guyot a choisi de comparer à Louis-Joseph Papineau. Elle avait d’abord pensé faire un rapprochement avec l’Irlandais catholique Daniel O’Connell (1775-1847), défenseur de l’émancipation de la majorité catholique de son pays.

Mais elle s’est bien sûr rendu compte que le catholicisme, victime depuis des siècles du pouvoir politique protestant dans les îles Britanniques, était plutôt le collaborateur de celui-ci au Bas-Canada. Londres avait tout avantage à entretenir de bonnes relations avec l’Église de sa colonie conquise en 1759-1760 de peur que le peuple canadien se joigne aux États-Unis, république affranchie en 1776 de la Grande-Bretagne et qui rêvait déjà d’un continent pluraliste selon ses goûts et surtout selon ses intérêts.

Souvent considéré comme le père du républicanisme irlandais, Tone représente aux yeux de Julie Guyot, au même titre que Papineau, le défenseur d’un Parlement propre au pays. Il s’oppose à l’abolition en 1801 du Parlement irlandais de Dublin pour que celui-ci soit remplacé à Londres par le Parlement issu de l’Union de l’Irlande et de la Grande-Bretagne.

La grande différence entre la pensée de Papineau et celle de Tone se situe dans le désir plus clair, ou plus impérieux, d’indépendance chez Tone

 

L’historienne québécoise rapproche bien sûr ce changement centralisateur, propice à la consolidation de l’Empire, de celui qui s’effectua en 1840 par le remplacement du Parlement du Bas-Canada par le Parlement du Canada-Uni qui représentait à la fois le futur Québec et le futur Ontario. Mais elle ne semble pas savoir assez que la situation de l’Irlande, pays anglicisé, déculturé, asservi depuis déjà des générations, est autrement tragique que celle du pays de Papineau.

La triste fin de Tone parle d’elle-même. Jeté en prison à cause de son action politique laïque vouée à l’émancipation des Irlandais de toutes croyances, condamné pour haute trahison, il se suicide pour échapper à la pendaison.

Comme le souligne Julie Guyot, « l’Irlande et Tone appartiennent à l’Europe, le Bas-Canada et Papineau à l’Amérique du Nord ». Deux mondes séparent l’ethnocide de l’Irlande gaélique commencé au XVIIe siècle par l’Angleterre et l’oppression encore embryonnaire d’une colonie d’Amérique. L’indépendance complète de l’Irlande, acquise en 1949, cachera, en fait, l’agonie d’une langue et d’une culture.

 

Les insoumis de l’Empire. Le refus de domination coloniale au Bas-Canada et en Irlande. 1790-1840

Julie Guyot, Septentrion, Québec, 2016, 232 pages


 
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 10 avril 2016 08 h 50

    Autre différence ?

    Le gaélique était une langue presque folklorique, isolée des grands courants de la civilisation occcidentale, alors que le français occupait alors la position centrale, indispensable, dans l'Europe du XIXième siècle.