Mille après mille, je lis

Figurez-vous la scène : autour d’un café cent fois réchauffé et d’un menu du jour de casse-croûte, ces belles bêtes bourrues discutent des romans à succès de Muriel Barbery, Bernhard Schlink, Dan Brown ou Fred Vargas.
Photo: David Jones / Getty Images Figurez-vous la scène : autour d’un café cent fois réchauffé et d’un menu du jour de casse-croûte, ces belles bêtes bourrues discutent des romans à succès de Muriel Barbery, Bernhard Schlink, Dan Brown ou Fred Vargas.

L’image transcende à elle seule toutes les failles du roman tant elle prend bellement à contre-pied les préjugés : Victor Scarpa, gigantesque trucker de six pieds et sept pouces, préside dans les haltes routières du continent un club de lecture informel et échange sous le manteau avec ses compatriotes routiers des livres audio, qu’il fait produire lui-même.

Figurez-vous la scène : autour d’un café cent fois réchauffé et d’un menu du jour de casse-croûte, ces belles bêtes bourrues discutent des romans à succès de Muriel Barbery, Bernhard Schlink, Dan Brown ou Fred Vargas, que souffle mille après mille à leurs oreilles une suave voix anonyme, celle de « la merveilleuse Babette ».

Comment ne pas vouloir nous aussi nous attabler avec ce bon Johnny Bide Trottier, qui tombe en bas de sa chaise en apprenant que Fred Vargas est une femme (!), ou qui se scandalise qu’on ait interdit dans un lycée français la lecture d’un livre d’Agatha Christie « à cause des passages pornographiques » ? La réponse de son ami Luciano Vidal : « Je crois que tu veux parler du roman d’Agota Kristof, Bide. Pas d’Agatha Christie. »

Des idées réchauffe-coeur comme celle-là, Francine Brunet en déballe plusieurs dans Le géant. Au roman minimaliste collant à la trajectoire d’un seul personnage, l’auteure de Le nain (Stanké, 2014) oppose une vision un peu surannée de l’art de raconter se déclinant en un vaste florilège d’intrigues, tourbillonnant autour du couple que formaient jadis Scarpa — c’est lui Le géant du titre — et Madeline, qui a refait sa vie avec une femme.

Pendant ce temps, Rosie, leur fille, tente de survivre à ses parents, Franie, la belle-mère, travaille à se réconcilier avec son passé funeste, alors que la petite Babal, la demi-soeur, lutte avec des troubles de langage. Ça fait beaucoup, oui.

Enquête policière, chronique d’une crise d’adolescence, longue marche vers la résilience : Le géant enfile une quantité de catastrophes en un temps record et vertigineux. Reliez tous les points séparant l’albinisme de bébé Babal, Madeline en couple avec une femme après avoir eu un enfant avec un homme, les dépendances aux drogues de Rosie, la mère atikamekw ET suicidée de Franie, les fichiers de pornographie juvénile circulant à la frontière, ainsiqu’une poignée de chapitres aboutissant dans des culs-de-sac, et vous pourriez bien obtenir un épisode du téléroman Mémoires vives, réputé pour les tuiles nombreuses s’abattant sur ses personnages.

Que Francine Brunet parvienne, malgré ce flagrant éparpillement, à maintenir le cap sans trop dérouter ne peut que témoigner de son sens du personnage fort, qu’elle emploie en ne se refusant pas d’utiliser à ses fins certains clichés, bien que sans jamais oublier de doucement les subvertir au passage. Si le roman populaire doit se servir de ses outils afin d’aiguiser le sens de la compassion et de l’ouverture d’esprit de celui à qui il s’adresse, il devrait cependant faire gare à user du drame humain pour bêtement alimenter la machine à larmes, un précipice avec lequel l’auteure flirte parfois.

Attendrissante ode à la littérature comme instrument servant à lier entre eux ceux qui autrement partiraient dans des directions opposées, Le géant rappelle que le geste et le coup de crayon subtils ont toujours plus de portée, surtout lorsqu’on est flanqué de paluches d’ours en guise de mains.

L’auteure sera au stand 217 les 14 et 15 avril.

« Victor Scarpa est un érudit discret qui n’aime pas étaler ses connaissances. Ce n’est pas un homme complexé. Et il ne fait pas la route comme un homme en fuite. Il travaille avec pondération, organise un horaire qui lui accorde un plan familial généreux. Sa vie avec Franie, Rosie et Babal lui convient tout à fait. Il le sent, il le sait, il a une intuition puissante. » Extrait de «Le géant»

Le géant

Francine Brunet, Stanké, Montréal, 2016, 224 pages