Une belle bibitte littéraire

Esquisses de Catherine Lepage où perce un trait fin, épuré.
Photo: Catherine Lepage Esquisses de Catherine Lepage où perce un trait fin, épuré.

L’intimidation et la différence, deux thèmes intimement liés, sont fréquemment mises en scène dans les livres pour adolescents. Malgré le réalisme poignant des sujets, l’espoir finit presque toujours par poindre le nez. Logique que récuse Le tragique destin de Pépito avec sa finale abrupte et sans espoir qui ébranle nos repères au point de bouleverser les fondements mêmes de l’album jeunesse.

Le tragique destin de Pépito, c’est l’histoire d’un garçon qui débarque dans une nouvelle école remplie d’enfants pas nécessairement tous gentils. Rapidement, on se moque de l’allure rondelette du nouvel arrivant, on se méfie de l’effet qu’il a sur les filles, si bien que la bande de petits garnements se donne pour mission de « lui péter la gueule ». Arrive alors ce qui ne devait pas arriver dans un album pour enfants : Pépito en prend pour son rhume.

 

« J’apprends ici que ma vie ne sera pas facile / Chez les gens / Je serai trop différent pour leur vie si tranquille / pour ces gens… » Ces paroles chantées par Indochine dans College Boy (Black City Parade, 2013) résonnent alors que s’égrènent les dernières pages du premier livre jeunesse de l’artiste multidoué Pierre Lapointe. Les liens entre le vécu de Pépito, héros mis en image par Catherine Lepage, et celui du jeune garçon mis en scène dans la vidéo de la chanson réalisée par Xavier Dolan sont saisissants.

Non seulement le destin de ce Pépito est sans retour, mais il faut voir aussi la violence qu’il subit et la route empruntée par Lapointe pour dénoncer le malaise qui tranche avec la production habituelle. On peut sans doute trouver quelques exceptions, notamment L’affaire Maria Gomez de Camille Bouchard ou alors Les oreilles en pointes de Serge Perez, dans lequel un garçon maltraité par sa famille reste prisonnier de cet horrible climat non sans avoir tenté de s’en sauver. Mais dans les albums, rien de tel jusqu’à maintenant. Jane, le renard et moi de Fanny Britt s’en approche, mais la finale, ouverte, laisse envisager un avenir pour l’héroïne. Alors, comment présenter une fatalité tout en restant léger ?

Si Pépito n’est pas un petit garçon comme les autres, il sort par ailleurs du cadre classique des personnages d’albums pour enfants. Cette différence s’incarne dans une métaphore qu’on ne saurait détailler sans voler le punch. Disons simplement qu’elle exprime l’état des enfants différents, ridiculisés justement parce qu’ils dérangent.

Fragiles, ces exclus renferment bien souvent des trésors, tout un monde de surprises, qui intrigue jusqu’à provoquer de la jalousie et la haine. « Je comprends qu’ici c’est dur d’être si différent pour ces gens / Quand je serai sûr de moi / Un petit peu moins fragile, ça ira. » Mais tout comme dans la chanson d’Indochine, ça ne va pas. Et l’enfant en sort brisé à tout jamais.

Pour illustrer ce texte, on découvre le trait fin, épuré, mais non moins percutant de Catherine Lepage. Sur fond blanc apparaissent des personnages au regard inquiétant. Il faut voir la bande de garçons qui se croient supérieurs à Pépito, mais qui ont une apparence sans doute plus grotesque que le héros. Cette façon d’illustrer met en lumière l’absence de domination pourtant scandée par la bande. Ni l’un ni l’autre n’est meilleur ou plus beau. L’utilisation de peu de couleurs ainsi que le trait délicat et candide de l’illustratrice laissent toute la place à l’essentiel et épousent ainsi la fragilité du héros.

Le duo nous offre un album comme il s’en fait peu, comme il ne s’en fait pas. En éclipsant l’idée d’une finale positive tout en mettant en scène la cruauté du genre humain, Lapointe et Lepage parviennent à exprimer l’horreur avec une certaine douceur. La présence de la petite Margot, « amireuse » fidèle de Pépito, joue pour beaucoup dans cette apparence de légèreté. Elle lui apporte la force nécessaire pour abdiquer. Voilà une saprée belle bibitte littéraire qui mérite une place de choix entre vos mains.