Plaidoyer pour un politicien rêveur

Quels livres, donc, proposer à Justin Trudeau ? Yann Martel, qui n’a pourtant jamais eu la langue dans sa poche, refuse de répondre.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Quels livres, donc, proposer à Justin Trudeau ? Yann Martel, qui n’a pourtant jamais eu la langue dans sa poche, refuse de répondre.

Au moment de la défaite du gouvernement Harper, l’auteur Yann Martel avait déjà abandonné son rôle d’animateur de club de lecture. L’écrivain, souvenez-vous, avait commencé à envoyer en 2007 à Stephen Harper un livre tous les quinze jours afin d’ouvrir les horizons de l’homme d’État. Martel a tenu le rythme quatre ans durant. Et maintenant, quel sort réserve-t-il à Justin Trudeau ?

Mais pourquoi ? Pourquoi serait-il si important d’avoir un leader qui lise ? « Parce que nos hommes et femmes politiques doivent avoir non seulement des connaissances pratiques de la gouvernance et de la gérance des choses, mais ils doivent être aussi des rêveurs », a expliqué en entrevue téléphonique au Devoir l’auteur de L’histoire de Pi (XYZ), qui se démarque ces jours-ci avec son tout nouveau et puissant roman Les hautes montagnes du Portugal (XYZ).

« Les deux façons pour moi les plus évidentes de comprendre la vie, de dépasser notre petite compréhension, notre petite vision, les seules façons de faire grandir notre petite intelligence, c’est de lire ou de voyager. À moins d’avoir eu la chance d’avoir des professeurs fulgurants, qui ouvrent carrément l’esprit, car il y a aussi l’enseignement… Mais sinon, les pays pour moi sont comme des livres ; en Inde, en Australie, on trouve des personnages, des décors… On est quelqu’un d’autre, on s’ouvre — surtout si on voyage seul. Comme lorsqu’on lit un grand roman et qu’on devient cette petite puce sur la page qui regarde un univers. »

Et c’est cette ouverture, selon l’auteur, qui manquait à Stephen Harper. « Harper, comme George Bush, n’avait jamais voyagé en Europe avant de devenir premier ministre ! Il a très peu lu. Et on le voit dans ses politiques, très négatives : il n’a rien fait sinon couper. Toutes ses politiques étaient motivées par un esprit négatif de retranchement. Je vois là quelqu’un qui a si peur du monde qu’il cherche à le simplifier par des facilités, des simplissismes idéologiques. Mais la politique n’est pas seulement une question de sous, c’est aussi une question de vision, de ce que nous voulons être. Ça se reflète chez notre dirigeant, dans sa façon de s’exprimer, sa vision des choses. »


De nécessaires idéalistes

Quels livres, donc, proposer à Justin Trudeau ? Yann Martel, qui n’a pourtant jamais eu la langue dans sa poche, refuse de répondre. Tout comme il ne prendra pas parti, même s’il s’est impliqué auprès du NPD en 2013. C’est qu’il est tanné, fatigué, précise-t-il, du côté légèrement négatif de l’exercice auquel il s’est livré avec Harper, de suggérer des livres unilatéralement, en présumant qu’ils ne seront jamais lus. De plus, pour l’auteur, « Justin Trudeau, par sa vie privilégiée, sa personnalité, son enfance, a une plus grande ouverture d’esprit que n’a jamais eue Stephen Harper. Comme s’il avait lu des livres. Donc je n’ai pas à lui donner des conseils ». Sans l’expliquer, Martel n’imagine pas Trudeau comme un grand lecteur, même si le premier ministre compte dans son bagage un bac en littérature fait à McGill.

« On doit élire des rêveurs, poursuit Martel. Pas des comptables — c’est méchant de dire ça comme ça, je veux dire plutôt des bean counters —, mais des visionnaires, des espèces de prophètes. »Pour lui, le politicien idéal serait Barack Obama, mais dans un autre contexte politique, soit un technocrate doublé d’un utopiste. Mais l’homme qui a aussi signé Béatrice et Virgile, et, bien sûr, Mais que lit Stephen Harper ? (tous deux chez XYZ) nomme aussi, parmi les visionnaires, ici, Lester Bowles Pearson, avec « ce truc aussi banal que la création d’un drapeau national. Même quelqu’un comme Mackenzie King a commencé à construire le filet social, pour aider des millions de Canadiens qui étaient pauvres. Chez moi, en Saskatchewan, l’assurance chômage pensée par la Co-operative Commonwealth Federation (CCF) et Tommy Douglas est un travail de rêveurs. Les gouvernements sont comme des familles, un peu, et on veut avoir des parents qui nous font lire des livres, qui nous parlent de voyages et de dinosaures… Oui, tous les petits trucs quotidiens doivent être gérés : on veut que les maires fassent déneiger les rues, par exemple ».

Mais c’est pour lui loin d’être suffisant, car « il y a ce truc de plus longue haleine dont on a besoin comme société, cette idée qu’au-delà de nos petites individualités, on est une grande chose. Il faut un rêveur qui, tout lentement, revient à une certaine réalité ».

Qu’est-il arrivé aux livres de Harper ?

Mais qu’est-il arrivé aux bouquins envoyés par Yann Martel toutes les deux semaines pendant quatre ans au premier ministre Stephen Harper ? Mystère et boule de gomme. Le cabinet du premier ministre semble avoir perdu la trace des 100 livres envoyés par l’auteur de 2007 à 2011, à raison d’un par deux semaines, au premier ministre du Canada.

La Loi sur les conflits d’intérêts interdit à tout titulaire de charge publique d’accepter « un cadeau […] qui pourrait donner à penser qu’il a été donné pour [l’]influencer dans l’exercice de ses fonctions officielles ». Si le premier ministre accepte un cadeau d’une valeur de 200 $, il lui incombe de le déclarer, et tout cadeau d’une valeur de 1000 $ ou plus est automatiquement « confisqué au profit de Sa Majesté ». Mais comme les dons de Yann Martel valaient bien moins que cela, ils sont passés sous le radar de la loi.

Les livres, s’ils existent toujours, se trouveraient aujourd’hui auprès de Stephen Harper, selon le bureau de Justin Trudeau.
12 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 10 février 2016 10 h 19

    Bien gouverner!

    Je ne demande pas aux politiciens de rêver ou de me faire rêver, mais de simplement bien gouverner. Je me fous de ce qu'ils lisent; je remarque que, lorsqu'ils lisent, ce sont souvent des biographies, tel celle de Napoléon. Sans doute pour rêver de passer eux aussi à l'Histoire... Les Vaclav Havel sont rares!

    M.L.

  • Colette Pagé - Inscrite 10 février 2016 10 h 22

    Des élus souvent sans vision qui gèrent à la petite semaine !

    Des rêveurs et non des démagogues sans vision. Malheureusement, dans un monde bling bling et de l'instantané les électeurs pressés votent à la va vite. Il faut aller dans le sens des sondages et suivent la masse. Par la suite nous élisons des candidats sans perspective qui construisent sans égard à la beauté et qui construisent hôpitaux et écoles sans arbres ni verdures. Pas de place pour rêver.

  • Raymond Labelle - Abonné 10 février 2016 13 h 34

    Justin serait un lecteur assidu et régulier...

    ... de livres de fiction de toutes sortes, en tout cas d'après son livre d'auto-présentation "Terrain d'entente". Lorsque j'aurai ce livre de Justin sous la main et si j'ai le temps, je tenterai de trouver l'extrait pertinent et de le partager avec les lecteurs de ce commentaire. Peut-être quelqu'un pourrait-il cadeau de ce livre à M. Martel?

    Peut-être que Justin a moins de temps à consacrer à la lecture de romans depuis l'automne 2015, mais au moins il aura déjà beaucoup lu.

    Voilà qui pourrait soulager la conscience de M. Martel quant au repos d'envois qu'il s'accorde.

    Un des bénéfices secondaires personnels de M. Martel des résultats des dernières élections est de le libérer de la corvée de l'envoi d'un livre tous les quinze jours. Bien sûr, le plus exigeant de cette corvée devait être le choix du livre à envoyer à chaque fois, choix plus difficile à faire plus le temps passe. Voilà pour M. Martel une bonne raison (parmi plusieurs autres, et pas nécessairement la plus importante) de ne pas avoir voté conservateur.

    Par ailleurs, il est triste que M. Martel, élevé dans un milieu francophone connaisseur de la littérature française soit passé au côté sombre de la force. J'aime beaucoup cet auteur, que je lis en traduction française.

    Allez Yann, un livre écrit tout d'abord et directement en français, quitte à aussi le faire traduire en anglais pour les lecteurs anglophones qui te suivent? Serait une expérience intéressante du point de vue littéraire, non?

    • Raymond Labelle - Abonné 10 février 2016 21 h 43

      Extrait (de Terrain d'entente):

      "Pendant le reste de ma jeunesse, mes goûts littéraires pourraient être décrits comme éclectiques, car je donnais dans tous les styles littéraires.
      J’étais une véritable éponge, je lisais tout, de Tolkien à Tom Clancy, de la comtesse de Ségur à Jilly Cooper, des histoires d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc aux romans ringards d’Eric Van Lustbader de la série des Ninja. Quand ma grand-mère m’a offert Le Clan de l’ours des cavernes et La Vallée des chevaux de Jean Auel, je me suis plongé dans un monde préhistorique de découvertes et d’aventures. À partir
      de là, je me suis lancé dans les classiques de science-fiction que mes amis me poussaient à lire : Isaac Asimov, Ray Bradbury, Robert Heinlein et, évidemment, Le Guide du voyageur galactique, dont les premiers paragraphes me sontrestés en mémoire. Chacun de ces livres est en moi, et ils tapissent les étagères de ma bibliothèque en attendant que mes enfants soient assez vieux pour découvrir les tesseracts (ou cubes quadridimensionnels), les trois lois de la robotique
      et les caractéristiques de la poésie vogon.

      Comme bien des lecteurs compulsifs, je me suis mis à voir la vie d’un point de vue narratif." (p. 57)

    • Raymond Labelle - Abonné 10 février 2016 21 h 46

      Extrait 2 (Terrain d'entente):

      "C’est une leçon que je porte toujours en moi. Aucun grand chef ne perçoit les gens autour de lui comme des créatures statiques. Si l’on ne peut imaginer le potentiel des gens, il est impossible de les pousser à réaliser de grandes choses. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles, encore aujourd’hui, je fais toujours de la place pour la lecture d’un ou deux romans par mois, au milieu de montagnes de documents plus arides. Les faits peuvent nourrir l’intellect d’un lecteur, mais la littérature nourrit son âme." (pp. 60-61).

      Bon repos Yann!

    • Raymond Labelle - Abonné 11 février 2016 07 h 53

      Petit rappel: les extraits ci-dessus sont tirés de "Terrain d'entente" - le livre d'auto-présentation de Justin Trudeau - le "je" des citations, c'est Justin.

    • Raymond Labelle - Abonné 11 février 2016 14 h 23

      Je n'en citerai pas plus, mais je mentionne que Justin raconte avec humour dans "Terrain d'entente" comment Papa et frérot Trudeau contestaient certains de ses goûts littéraires, Papa et frérot ayant des goûts plus "classiques", au sens large du terme.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 février 2016 14 h 27

    Ce serait bien si

    Monsieur Yann Martel voyageait un peu plus au... Québec.

  • Arthur Desgagnés - Inscrit 10 février 2016 17 h 01

    Le politicien n'est pas là pour rêver.

    Le politicien est là pour gouverner en ayant pour seul but, non de se faire réélire mais d'être réaliste et de lire sur les problèmes qu'il devrait normalement tenter de résoudre. Â cette fin, il devrait lire en priorité les journaux qui sont les moins partisans. Autre lecture importante, plutôt que commander un nouveau rapport, il devrait commencer par lire celui ou ceux qui ont été tablettés par le parti précédent par exemple et qu'il n'a probablement pas lû.
    Sans fournir de liste, les rapports tablettés représentent un problème mis de côté et toujours en attente d'être résolu.