La littérature en héritage

Nelly Arcan avait laissé des instructions claires pour la suite de son œuvre.
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Nelly Arcan avait laissé des instructions claires pour la suite de son œuvre.

Comment choisir dans les brouillons laissés par un auteur récemment décédé ce qui est privé et ce qui doit être publié ? Conversations avec les héritiers littéraires de Nelly Arcan, Vickie Gendreau et Gaétan Soucy.

Les grandes oeuvres littéraires, dit-on, sont immortelles. Mais pas les auteurs, humains, bien sûr, très humains. Lorsqu’ils s’endorment du sommeil de la tombe, sur leur testament se retrouvent leurs droits d’auteur, mais aussi parfois des pages et des pages de textes, des brouillons, des oeuvres finies, des notes éparses. Comment, héritier, gérer un testament littéraire ? Comment décider, entre la fiction, la correspondance, les fragments, ce qui sera publié de façon posthume ? Quels mots ressusciter ?

 

Être héritier littéraire est un rôle important, estime Éric de Larochellière, éditeur au Quartanier de Vickie Gendreau. « Un rôle délicat, très inconfortable, où t’es tout le temps en train de te poser des questions éthiques. » C’est un autre de ses auteurs, Mathieu Arsenault — il vient tout juste de signer La vie littéraire —, qui se retrouve successeur des textes laissés par la jeune auteure, décédée à 24 ans en mai 2013 des suites d’une tumeur cérébrale, quelques mois seulement après avoir publié Testament, un premier livre reçu comme une fulgurance.

 

Les deux hommes ont travaillé ensemble, avec la réviseure attachée au travail de Gendreau, pour éditer à titre posthume Drama Queens. « Je sais des choses sur la façon dont Vickie travaille, poursuit de Larochellière, Mathieu en sait d’autres : on n’a pas le même rapport à ses textes, mais on se complète pour arriver au livre qui sera le plus fidèle possible à ce qu’elle avait fait, mais aussi à ce qu’elle aurait fait en processus éditorial. Parce que c’est une auteure qui y était très active. »

 

Arsenault a eu la chance de discuter avec Gendreau avant son décès de l’importance « de ne pas réifier l’oeuvre. Je ne suis pas en vénération devant ses textes. Il ne faudrait pas décider de ne toucher à rien parce qu’elle est décédée, mais il ne faut pas non plus réécrire ». N’empêche, l’absence de l’auteure, même en fin de processus, rend toute question complexe. « Elle utilisait parfois le mot TV, parfois télé ou télévision, par exemple, illustre l’éditeur. Si tu travailles avec ton auteur, tu tranches une question comme ça à la vitesse de la lumière. Là, il fallait qu’on discute, de tout. »

 

Friction de la mémoire

 

Sayaka Ehara-Soucy, 22 ans, poursuit ses études asiatiques et a entrepris la lecture des textes laissés par le décès de son père Gaétan Soucy, le 9 juillet dernier. « Il y a un gros disque dur externe et toute une tour d’ordinateur bourrés de textes. Une quantité. J’essaie de prendre mon temps. » Elle se retrouve presque sans instructions posthumes « parce qu’il ne pensait pas partir si vite », à 54 ans. Ehara-Soucy sait bien qu’en tant qu’auteur, son père était un perfectionniste extrême, quasi maladif. « J’ai l’impression qu’il n’aurait vraiment pas aimé qu’une oeuvre qu’il jugeait incomplète soit publiée, même sous le titre d’Oeuvre inachevée. Mais la notion d’oeuvre complète, où est-ce que ça commence ? Et l’oeuvre achevée, c’était déjà ambigu pour lui… Même pour La petite fille qui aimait trop les allumettes[Boréal, 1998], j’ai trouvé un exemplaire raturé, plombé, corrigé, plein d’encre rouge. Il réécrivait même ce qu’il avait déjà publié. »

 

Le jugement d’Ehara-Soucy est en friction avec ses souvenirs. « Il y a un roman, annoté, préparé pour un éditeur, qui me semble vraiment une oeuvre finie, mais il m’en avait parlé comme étant encore loin de ce qu’il voulait faire. » La correspondance — dont une, riche, avec l’auteur français Éric Chevillard — est sûrement trop intime, trop personnelle pour la publication. « Il y a certains moments où c’est difficile de séparer ma vision de lui auteur et de lui père. Il y a des parties de lui que je ne voyais pas, d’autres où maintenant je comprends ce qui se passait dans sa tête. » Elle entend consulter aussi les amis et proches de Soucy avant de rendre ses décisions. D’ici là, paraîtra le 14 mai la plaquette N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime (Notabilia), dont l’édition avait été décidée par Soucy.

 

Dans l’oeil des autres

 

Nelly Arcan, elle, avait laissé des instructions claires pour la suite de son oeuvre. Le contrat des éditions du Seuil pour la publication de Burqa de chair était à sa table de travail, dans l’appartement où elle s’est enlevé la vie, en septembre 2009, à 36 ans. « S’il n’y avait pas eu d’instructions, je ne pense pas qu’on aurait publié, confie l’avocate en droits d’auteur et agente d’artistes Marilène Bélanger, représentante des ayants droit d’Arcan. La vie d’un auteur, c’est aussi sa vie : quand elle se termine, l’oeuvre continue, mais je ne pense pas qu’il faille sortir des boules à mites des textes qui n’ont pas été publiés du vivant de l’auteur, à moins qu’il n’y ait eu une volonté claire. Nelly, je crois, pensait souvent à son départ et prévoyait bien ses choses. »

 

Ce qui avait à être publié l’a été. « On ne fouille pas dans son ordinateur pour trouver des inédits. Il faut veiller sur l’intégrité de l’oeuvre, qu’elle soit utilisée à des fins qui en respectent le sens. On ne va pas démarcher, on ne pense pas à ce qu’on pourrait faire pour que l’oeuvre demeure présente. On accueille les gens qui ont des projets, on les écoute et on les encourage quand on a envie de le faire », comme dans le cas de la pièce La fureur de ce que je pense, présentée en 2013 à l’Espace Go, ou pour le projet de film d’Anne Émond. Ou à l’inverse, en réagissant par exemple à la parution en 2011 d’une biographie non autorisée jugée fausse par les ayants droit. « Je pense que personne, vraiment, n’est la meilleure personne pour assurer la suite des choses, réfléchit l’avocate. Quand une personne décède comme ça, surtout une personnalité, tout le monde veut se l’approprier : sa famille, son conjoint, ses amis, ses lecteurs… et tout le monde a une perception différente, a intégré son oeuvre différemment. Il faut que l’oeuvre existe, simplement. »

 

Distance et interventions

 

Les choix de publication posthume, Mathieu Arsenault y fera face dans les prochaines années. « Vickie [Gendreau] m’a fait promettre de publier 10 de ses livres en 10 ans, mais non, je ne vais pas squeezer les textes jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien… » Il en est encore à l’archivage des « 600 documents avec des titres uniques, écrits de 18 à 24 ans, beaucoup de choses qu’elle a repassées dans ses livres, des textes de cégépienne aussi, des correspondances ». Avec la réviseure et poète Aimée Verret, il y aura cet été épluchage de ce fonds d’archives. « On va tout lire comme si c’était du Victor Hugo, faire un travail de génétique de textes et de classement, et de là on regardera ce qui est publiable, et comment on peut faire des livres avec ça », sans trop intervenir afin « que personne ne puisse un jour dire que Mathieu Arsenault a peut-être réécrit les textes de Vickie Gendreau ».

 

Arsenault avait insisté afin que Gendreau laisse un testament littéraire précis. Il avait en tête les déchirements entre les héritiers d’Antonin Artaud — ses neveux —, qui ont passé des années à contester à la spécialiste Paule Thévelin, partie avec les manuscrits, toute autorité sur la publication des oeuvres. Dans le genre, les sales histoires de legs sont nombreuses. L’avocat français spécialiste du droit d’auteur Emmanuel Pierrat a recensé une quinzaine de cas d’espèce, tous arts unis, dans son livre Familles, je vous hais ! (Hoëbeke, 2010), dont ceux de Stieg Larsson, Uderzo, Michel Foucault, Françoise Dolto ou Saint-Exupéry. « Joyce, Borges, Giacometti, Picasso… Vous héritez et vous êtes chargé de prolonger l’oeuvre d’un génie. Pas facile de se débattre avec ça », expliquait-il alors en entrevue, avant d’ajouter avec truculence que, comme artiste, « on laisse ce qu’on a produit avec son cerveau à ce qu’on a produit avec son pénis ». Être un bon héritier, dans ces cas-là, « c’est une question de compétence littéraire et éditoriale. C’est être en mesure de juger de la valeur des textes et de la valeur du geste de publication », estime l’éditeur Éric de Larochellière.

 

Cadeau ou fardeau, le legs littéraire ? Responsabilité certaine, mais profondément émouvante, selon les trois personnes interviewées. « Mon père a toujours été un peu comme un nuage, alors je le prends comme s’il m’avait légué un nuage, en fait… », indique Sayaka Ehara-Soucy. Pour Mathieu Arsenault, la réponse est vive : « Vivre dans l’intimité de ma meilleure amie, dans ce qu’elle avait de plus important, c’est un cadeau. Pouvoir me promener dans l’imaginaire d’une amie, auprès de celle qui m’a appris à écrire fuck pis plotte dans mes propres textes, celle que j’ai suivie et accompagnée, que j’ai vue devenir une écrivaine, que j’ai vue faire et écrire des choses dont je ne la pensais pas capable… Je ne suis pas capable d’en parler, ça me fait fondre en larmes, dit-il, les yeux soudain noyés. Elle n’est pas figée dans mes souvenirs, elle est encore vivante pour moi parce qu’elle est active dans ses textes. Il n’y a pas de plus grand privilège. »