Beaux livres - Orhan Pamuk: dans le ventre du roman

À l’angle d’une petite rue de boutiques obscures et d’antiquaires de Çukurcuma, au coeur de Beyoğlu, l’ancien quartier cosmopolite d’Istanbul : c’est là qu’en avril dernier, le romancier turc nobélisé Orhan Pamuk a ouvert un musée « particulier » - entièrement privé - qui nous transporte, par la magie de son capharnaüm organisé, dans le ventre d’un grand roman. Prétexte à une visite guidée et sentimentale à travers une ville immense et son passé qui disparaît chaque jour.

C’est un peu le frère siamois du très beau roman d’amour et de famille de Pamuk Le musée de l’innocence (Gallimard, 2011), l’histoire tragique d’une perte amoureuse et d’un homme qui se transforme en collectionneur d’objets. Dans le roman, le personnage de Kemal volait un peu tout ce qui lui avait appartenu ou qui lui rappelait la femme aimée (petites cuillères, photographies, dé à coudre, flacons de parfum). Il avait aussi récupéré, pendant des années, les mégots de cigarette, tachés de rouge à lèvres, qu’elle laissait derrière elle.


Une collection


C’est d’ailleurs la première chose qui frappe lorsqu’on met les pieds dans ce musée : tout un mur du hall d’entrée est couvert de ces mégots. 4213 petites reliques placées sous verre, numérotées et datées, créées par une sorte d’entomologiste fou. Vitrines, « boîtes », photographies ; un projet démesuré et maniaque auquel Pamuk pensait depuis des années.


Des objets qu’il a dénichés en écumant le marché aux puces et les échoppes de Çukurcuma, justement, à la recherche d’objets abandonnés, entre autres, par des non-musulmans contraints à l’exil à partir des années 1950. Passionné de petits musées, amoureux fou de sa ville, nostalgique de sa propre enfance, Pamuk connaît le pouvoir des objets.


Il avait acheté cette ruine de quatre étages en 1999. Aujourd’hui rénovée de la cave au grenier, la maison comprend, commerce oblige, une petite boutique de produits dérivés : cartes postales, affiches, livres de Pamuk en plusieurs langues, « copies » de la boucle d’oreille que Füsun, l’héroïne tragique du roman, perd en faisant l’amour avec Kemal pour la première fois.


L’ouvrage qu’on a tiré de cette exposition permanente est autant beau livre ou catalogue que manifeste muséal. Et L’innocence des objets témoigne à merveille de la fascinante matérialisation d’une fiction. Exploration du passé récent d’une ville millénaire, bourré de photos du Vieil-Istanbul, truffé d’anecdotes, L’innocence des objets peut être un simple dérivatif ou le complément essentiel de la visite du musée.


Auteur de sept romans traduits en français, Pamuk, 60 ans, partage aujourd’hui sa vie entre Istanbul et New York, où il enseigne à l’Université Columbia. Il a beaucoup réfléchi à la délicate question des liens entre l’art, la littérature et la vie. Le romancier naïf et le romancier sentimental, issu d’une série de six conférences prononcées à l’Université Harvard en 2010, est le fruit de 35 années de « combat intérieur » du romancier.


Des questions qui obsèdent Pamuk et qui sont aussi au coeur, on l’aura compris, de son musée de l’innocence stambouliote. Une tentative fouillée et intelligente de répondre à la question piège : « Êtes-vous Kemal, M. Pamuk ? »



Collaborateur

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L’innocence des objets

Orhan Pamuk

Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy

Gallimard

Paris, 2012, 268 pages

 

Le romancier naïf et le romancier sentimental

Orhan Pamuk

Traduit de l’anglais par Stéphanie Levet

Gallimard

Paris, 2012, 196 pages