Isaac Asimov, le futurologue immobile

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Pour sa 3e édition, le festival Québec en toutes lettres lance ses activités — spectacles, animations, colloques, lectures, activités jeunesse — sous les auspices d’Isaac Asimov. L’auteur des cycles Fondation et Les robots a été, avec Robert Heinlein et Arthur C. Clarke, de ceux qui ont lancé à la fin des années 1940, avec la fulgurance des fusées, l’âge de cristal de la science-fiction. Zoom, 50 ans après sa mort, sur un inventeur de futurs.

Il a connu un départ canon, le décollage d’un homme-fusée qui laissera finalement une plus longue trace qu’une comète. Isaac Asimov, passé de la Russie aux États-Unis à l’âge de trois ans, se nourrit dès sa jeunesse aux mamelles des pulp fictions et des fanzines de science-fiction. Très jeune, il se met à écrire : il publie à 19 ans, et commence à être reconnu dès le début de la vingtaine. Obsessionnel, il n’arrêtera plus, dès lors, de scribouiller, quasi à la vitesse de la lumière.
 
« Je pense que c’est l’écrivain le plus prolifique de l’histoire, indique tout de go le conseiller littéraire de cette édition de Québec en toutes lettres, Jean-François Chassay. Dans sa biographie, Asimov compte 468 livres. C’est pratiquement un livre par mois. Certains de ses biographes en nomment plus de 500. Asimov a dit déjà qu’il était un club du livre à lui seul ! »
 
Plus prolifique, beaucoup plus encore, que les hypergraphiques et logorrhéens Georges Simenon et San Antonio ? Oui. Plus que la kitschiko-harlequinienne Barbara Cartland, qui se targuait, en 1983 seulement, d’avoir signé 23 romans ? Peut-être pas. Chose certaine, « ce qui est frappant chez Asimov, c’est l’immense variété de ses publications. Ces écrivains-là ont écrit dans un ou deux genres. Asimov, on le connaît pour son travail en science-fiction, mais il a pondu des livres d’histoire, énormément d’ouvrages de vulgarisation scientifique, des éditions critiques des œuvres de Shakespeare, de Jonathan Swift et de la Bible — il était totalement athée mais s’y intéressait comme texte littéraire —, et même des livres de blagues. »
 
Quand arrivent les fictions d’Asimov, le Frankenstein de Mary Shelley, H. G. Wells et Jules Verne ont déjà griffé le genre depuis belle lurette. Certains remonteraient la généalogie sci-fi jusqu’à l’Histoire véritable de Lucien de Samosate, récit de voyage dans l’espace écrit au IIe siècle, qui aurait plus tard inspiré un certain Cyrano de Bergerac. Mais comme phénomène institutionnel et littéraire, c’est dans les années 1940, et plus fortement aux États-Unis, que décolle la science-fiction. Isaac Asimov y a grandement contribué, par la quantité de ses écrits, par la promotion qu’il faisait de la science-fiction et des auteurs plus jeunes, n’hésitant pas à les mettre en vedette dans des anthologies.
 
We Are The Robots

« La qualité qu’on peut accorder aux meilleurs livres d’Asimov, poursuit Jean-François Chassay, et ils sont nombreux malgré sa production très inégale et certains textes écrits très vite, c’est une sorte de transparence. Une narration qui se lit, comme on dit, comme un roman. Il forge une littérature très populaire, dans le meilleur sens du terme. Il sera connu à peu près partout dans les pays occidentaux et il aura un succès monstre au Japon. »
 
Deux éléments se dégagent de son œuvre, selon le professeur en études littéraires à l’UQAM. D’abord, l’imaginaire du robot. C’est Asimov qui inventera le mot même de « robotique », désormais vissé au vocabulaire. « Il souligne que la frontière entre le robot et l’humain n’est pas toujours facile à déceler, et annonce ainsi une réflexion très présente dans l’imaginaire et la fiction contemporains, autour des cyborgs, des limitations génétiques, des post-humains, des trans-humains, des définitions de la nature et de la culture. »
 
Une réflexion sur l’histoire caractérise ensuite la pensée d’Asimov, particulièrement autour du cycle Fondation. « Asimov signe beaucoup de livres sur les grandes civilisations, sur Rome, la Grèce, Napoléon. Fondation propose une réflexion sur l’histoire du futur. Comment peut-on objectiver l’histoire et échapper au relativisme ? demandent ces livres, et comment situer la subjectivité personnelle à l’intérieur des courants historiques ? Dans l’esprit, j’oserais dire qu’il rejoint et annonce des auteurs comme Salman Rushdie ou Carlos Fuentes, qui vont mettre en crise et déconstruire l’histoire par un point de vue subjectif. En ce sens, Asimov ne fait pas du tout que du space-opera ou des pulp fictions avec des extraterrestres qui débarquent… »
 
Le voyageur immobile

Le personnage Asimov semble lui-même catapulté d’outre-espace : claustrophile, obsédé par l’écriture, c’est « un être pathologique. Il faut lire son autobiographie, poursuit Chassay, pour voir son égocentrisme et son sens de l’humour, qui le rend capable de rire de lui-même. Il n’est presque jamais sorti de son appartement de Manhattan, lui qui écrivait des sagas qui se déroulaient partout dans l’univers. À ma connaissance, il n’a jamais pris l’avion. » Asimov cessera complètement la science-fiction, de la fin des années 1950 au début des années 1980. Décalage spaciotemporel ? Orgueil ? Cette époque, rappelle le professeur, correspond à peu près à la New Wave de la science-fiction en Angleterre, représentée par des auteurs comme James Brunner. Un courant qui cherche la complexification des univers inventés, entre autres à travers le langage, « très différent de ce qu’Asimov fait ».
 
Un petit pas pour la sci-fi

Pour empoigner l’œuvre, aussi impressionnante qu’un monolithe extraterrestre venu d’un autre cerveau de la sci-fi, Jean-François Chassay suggère les cycles Fondation et Les robots, mais aussi Les cavernes d’acier, « qui associe la sci-fi et le roman policier, comme une enquête dans le futur ». Pour la pensée, « Les moissons de l’intelligence, surtout en anglais, car la traduction ne contient qu’une partie des textes de la version originale. On y trouve des essais qui rendent compte de l’érudition d’Asimov, de son sens de la critique, de l’humour et de la polémique. Il s’y attaque aux pseudo-sciences, au créationnisme, à l’anti-intellectualisme. »
 
Isaac Asimov détenait un doctorat en biochimie, s’intéressait à l’histoire, aux sciences, à Shakespeare, au futur. « C’était un esprit encyclopédique, indique le conseiller littéraire de Québec en toutes lettres, lui-même auteur de romans et d’essais. Il est mort en 1992 et il est amusant de savoir qu’il utilisait à peine l’ordinateur. Aujourd’hui, 20 ans après sa mort, à l’heure d’Internet, de l’information continue, avec l’explosion de la connaissance et de l’accès au savoir, jusqu’à quel point est-ce qu’on peut encore s’intéresser à tout ? De ce point de vue, Asimov marque peut-être la fin d’une époque où un penseur pouvait être un généraliste. » Une question sur laquelle se penchera tout particulièrement Jean-François Chassay lors d’une table ronde qui réunira Nicolas Dickner, Samuel Archibald et Patrick Autréaux. Une des nombreuses activités proposées, du 11 au 21 octobre, par Québec en toutes lettres. Toute la programmation sur quebecentouteslettres.com
2 commentaires
  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 7 octobre 2012 10 h 19

    Coquille

    Super texte! toutefois : «Zoom, 50 ans après sa mort, sur un inventeur de futurs», qui est mort en 1992, il y a 20 ans.

  • Sylvain Auclair - Abonné 7 octobre 2012 20 h 29

    Futurologue?

    Je ne crois pas qu'on puisse parler de futurologie quand il s'agit de science-fiction — même si certains auteurs de SF ont peut-être vu plus juste que de scientifiques futurologues!