Littérature québécoise - L'esprit du lieu

Audrée Wilhelmy<br />
Photo: Source: 2points Audrée Wilhelmy

Ancré sur un plancher précambrien, comprimé entre une mer sans nom et une jungle d'épinettes noires, Oss est un «très petit village de sel et de roches». Un magasin général, un presbytère, un port, des mouches noires, quel-ques maisons de pêcheurs: c'est à peu près tout.

Ouvrir Oss, le premier et très petit roman d'Audrée Wilhelmy, c'est pousser une porte qui donne sur un monde jamais cartographié auparavant. Ensuite, très vite, une voix se fait entendre. Une voix qu'on a tout de suite envie d'écouter. Son murmure ardent et irrégulier nous emporte.

On y fait la rencontre de Noé, dite la Petite, qui a «vingt ans, vingt-cinq ou quinze», de Lô, le prêcheur ensorcelé par la jeune femme trop grande et trop maigre, par son corps et par ses chansons de marins. «Ses poignets, ses bras, ses cuisses sont couverts de bleus: une géographie de traces de doigts qui lui décore le corps.» Les liens qui unissent ces deux-là sont aussi denses et embrumés que l'air qu'on respire à Oss.

Cette histoire d'enfant trouvée transfigurée en passionaria masochiste, abreuvée de mystère poétique et de sensualité trouble façon Anne Hébert (et aussi d'un peu de réalisme magique) explore par des chemins sinueux comment le désir peut pousser jusqu'au meurtre et jusqu'à la folie.

Visiteur du bout du monde

Autre premier roman poétique à la géographie elle aussi plus que floue, Les jours qui penchent, de Mylène Benoit, bénéficie d'une écriture forte. Là-bas, la mer «meugle» et éclabousse de son vacarme ce «lieu oscillant» adossé à l'infini. Ma est une vieille femme «les yeux pleins d'éclisses» qui vit toute seule dans une cabane loin du monde. Elle est visitée deux fois l'an par le Trapu, qui lui apporte nourriture, semences, fil, livres, et repart avec des étoffes qu'il ira vendre au marché.

Un homme survient, frappe à la porte, s'invite. L'accueil de la vieille est spontané, mais la forme de son hospitalité est sans appel: lorsqu'elle aura fini de tisser l'ouvrage qu'elle a entrepris, le survenant devra reprendre sa petite valise et continuer sa route. Jaal, c'est son nom, est peut-être le dernier être humain qu'elle connaîtra au cours de sa longue vie. Pendant plusieurs mois, leurs histoires, leurs silences, leur passé s'entremêleront — comme les fils sur le métier à tisser de la vieille femme.

À deux heures de marche de là se trouve un village où le temps s'est «détraqué», accroché à un tas de cailloux, adossé à la mer. Tout ce que les habitants de Cairn savent du monde, ils l'ont appris par des marins de passage.

Les histoires de Jaal et celles qu'il rapporte chaque fois de ce village du bout du monde, la vieille Ma les écoute avec avidité, elle en rêve la nuit. Quand il parle, elle s'arrête de tisser. Le temps file. Chaque jour, tout nouveau récit prend la forme d'un sursis. «Comment tout cela peut-il tenir ensemble, comment l'univers arrive-t-il à ne pas finir écrabouillé, écrasé, comment les choses ne se fracassent-elles pas les unes sur les autres?» Rassurons-nous: l'écriture de Mylène Benoit tient tout ça en place.

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Collaborateur du Devoir