Orhan Pamuk - Le collectionneur amoureux

Orhan Pamuk
Photo: Agence France-Presse (photo) Roland Magunia Orhan Pamuk

«L'amour est une chose impossible dans un pays où les hommes et les femmes ne peuvent se côtoyer, se fréquenter et discuter ensemble»

Les meilleures histoires d'amour se conjuguent-elles toujours au passé? Au jeu de l'amour et du hasard, où les perdants sont nombreux, chacun, à sa façon, cultive son petit champ de ruines et de poussière. Et tout le monde a ses reliques.

Par exemple: un vieux guide touristique du Maroc annoté à deux en prévision d'un voyage impossible, une audacieuse série de portraits de photomaton, une amulette dérisoire. Et quelque part, entre les pages d'un livre qu'on n'ouvrira plus jamais, un élastique à cheveux oublié à l'aube, un petit mot écrit de sa main, une larme séchée.

Paru en Turquie en 2006, la même année où Orhan Pamuk a obtenu le prix Nobel de littérature, Le Musée de l'innocence est un gros roman campé dans la haute société d'Istanbul et de sa jeunesse dorée au milieu des années 1970. Comme toujours, Pamuk y explore avec minutie et sensibilité, d'une façon cette fois qui n'est pas sans rappeler Proust, les ravages de l'amour, du désir et de la mémoire.

Kemal, le narrateur du septième roman d'Orhan Pamuk (après notamment La Maison du silence, Le Livre noir, Mon nom est Rouge et Neige, tous parus en traduction française chez Gallimard), est le fils d'industriels prospères turcs à Istanbul. Il doit se fiancer bientôt avec Sibel (que tout le monde trouve parfaite pour lui), qui rentre de Paris où elle a fait de vagues études universitaires.

Une histoire d'amour triste


Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si Kemal, contre toute raison, ne devait pas faire la rencontre d'une cousine éloignée d'une grande beauté, vendeuse dans une boutique de vêtements, avec laquelle il noue rapidement une relation passionnée.

Pendant plusieurs semaines vécues dans une bulle hors du temps, son quotidien sera rythmé par leurs rendez-vous clandestins dans un appartement inutilisé de la mère de Kemal, où les amoureux se retrouvent chaque jour. Instants de bonheur partagé.

«Que va-t-il se passer maintenant?», demande à Kemal la jeune Füsun, 18 ans, après lui avoir avoué son amour. Que va-t-il se passer? Peu de choses. Rien du tout. C'est-à-dire qu'il arrive ce qui arrive lorsqu'on s'arrête de nager: on se met lentement à couler. Kemal s'enfonce dans l'attente, l'indécision, l'impuissance, la dépression, l'alcool. À la suggestion de Sibel, avec laquelle il habite et partage le même lit (en dépit des convenances de la société dans laquelle ils vivent), Kemal essaie même la psychanalyse pour venir à bout, avant le mariage, de «problèmes» qu'il n'arrive à confier à personne. «Je crois que j'ai peur de la vie, docteur.»

C'est aussi le moment où tout l'art d'Orhan Pamuk se déploie. C'est l'avantage que confère la longueur (674 pages): on a l'impression de participer de l'intérieur au moindre tremblement de coeur de ce tourment amoureux.

Malgré tout, malgré la douleur permanente au creux du ventre, Kemal se fiance comme convenu, en grande pompe, au Hilton d'Istanbul, en présence de toute la bonne société stambouliote — dont un certain Orhan Pamuk, auquel Kemal racontera des années plus tard toute son histoire et qui deviendra le livre-musée que nous tenons aujourd'hui entre nos mains.

Se sentant plus que jamais aussi seul «qu'un chien expédié dans l'espace», Kemal finit par rompre avec Sibel et se met à traquer sans relâche la belle Füsun à travers Istanbul, disparue sans laisser de traces après le cataclysme des fiançailles.

Un roman-musée

Déserté plus tard par Füsun, l'appartement de l'«immeuble Merhamet» où ils ont fait l'amour exactement «44 fois» deviendra l'écrin de cet amour idéalisé par Kemal, qui y accumule les objets les plus hétéroclites (mais toujours liés au souvenir d'elle) et y passe de longues heures à désespérer de tout, tandis que les affaires périclitent.

Mal mariée avec un scénariste qui rêve vaguement d'en faire une vedette de cinéma, Füsun finira quelques années plus tard par refaire signe à Kemal, qui avait écumé en vain toute la ville à sa recherche. Et pendant huit ans, le héros malheureux de Pamuk fréquente la maison des parents de Füsun, où elle vit avec son mari, s'accroche au moindre souvenir lié à l'être aimé, subtilisant comme un kleptomane tout ce qui lui tombe sous la main. Essayant chaque jour de lire dans ses yeux ce qu'elle pensait à son sujet et quels étaient ses sentiments.

«Au cours de ces huit ans passés à la table des Keskin, je récupérai 4213 mégots de cigarettes fumées par Füsun. Chacun de ces mégots — dont l'une des extrémités touchait ses lèvres de rose, entrait dans sa bouche, s'humidifiait au contact de sa langue comme me l'indiquait parfois l'état du filtre et s'imprimait joliment de la teinte de son rouge à lèvres — était une chose intime et singulière, recelant le souvenir de moments heureux et de profondes douleurs.»

C'est ainsi qu'il arrive à se constituer une petite collection aussi dérisoire que touchante: boucles d'oreilles, allumettes grillées, dé à coudre, tasse à café, tube de rouge à lèvres, flacons de parfum, salières. Autant d'artefacts qui viendront nourrir, de nombreuses années plus tard, la collection d'un authentique musée, véritable mausolée dédié à cette femme aimée d'un amour fou, déraisonnable, immortel.

C'est son rituel d'aveuglement volontaire, la patiente expiation d'une faute impossible à racheter. Sa vieille mère, lucide et silencieuse, qui avait tout deviné de ses tourments, aurait pu le mettre en garde: «L'amour est une chose impossible dans un pays où les hommes et les femmes ne peuvent se côtoyer, se fréquenter et discuter ensemble.» Entendons aussi son père, qui lui avait transmis avant de mourir le peu de ce qu'il avait appris: «Tout être doué d'intelligence sait que la vie est une belle chose et que le bonheur est le but de l'existence... Mais comment expliquer que seuls les imbéciles soient heureux?»

On se doute bien que la fin du roman sera plus tragique encore, on se rue d'un chapitre à l'autre de ce thriller amoureux déchirant où cet Istanbul d'une autre époque — ou de toujours — incarne, comme on peut s'y attendre, un personnage à part entière avec ses rues animées, ses cinémas en plein air, ses terrasses, son Bosphore, sa cartographie amoureuse.

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Collaborateur du Devoir