Poissons amers

Le plaisir est dans l'assiette, dit-on, mais peut-être pas pour toujours. Inconscience? Ignorance? Le mangeur de poisson, l'amateur de crustacés et l'ouvreur-amateur d'huîtres courent, bouchée après bouchée, tout droit à leur perte avec leurs habitudes de consommation globalement néfastes pour l'environnement, mais aussi pour la survie de plusieurs ressources halieutiques dont les réserves sont déjà dans le rouge.

Les carottes seraient-elles cuites pour la dorade rose? Pas loin, mais il y a encore de l'espoir au bout de la ligne, estime l'auteur montréalais Taras Grescoe, qui propose, dans une brique de 400 pages, de revoir en profondeur notre rapport aux poissons pour sauver une espèce, la plus menacée d'extinction sur terre: le piscivore.

«J'adore manger du poisson, lance à l'autre bout du fil le journaliste et chroniqueur voyage qui bosse, entre autres, pour le New York Times et le Globe and Mail. J'ai découvert les plaisirs de la bonne nourriture, à base de poissons et de fruits de mer, quand j'ai vécu en France dans les années 90. Et je ne voudrais surtout pas être obligé de m'en passer.»

Sa crainte a guidé sa plume. S'il a entrepris l'écriture de Notre mer nourricière (VLB éditeur), traduction française qui vient de sortir de son Bottomfeeder: How the Fish on Our Plates Is Killing Our Planet, publié chez Macmillan à Londres en 2008, c'est donc pour faire un pied de nez au destin que l'humanité semble vouloir écrire pour les amateurs de produits de la mer. À grands coups de surpêche, d'élevages polluants et de mises en filet, les yeux bandés.

«Quand j'ai entrepris l'écriture de ce livre, souligne-t-il en guise d'introduction, je savais que notre génération faisait peut-être partie des dernières de l'histoire qui pourraient jouir du luxe aussi banal que la consommation d'un poisson sauvage tout juste sorti de l'eau.» Et quand on sait que cet acte nourricier est intimement lié à notre humanité — la vie sur terre a commencé dans la mer et la consommation de poisson a été essentielle au développement et à la croissance des protohumains, dont Lucy est la plus fière représentante — tout ça, peut donner effectivement le goût de pleurer.

Finis thon, mérou, requin...

La mathématique de la surexploitation n'est toutefois pas plus réconfortante. À l'échelle mondiale, la consommation de poisson a doublé au cours des trente dernières années, sous l'influence d'une série de modes culinaires qui ont mis le saumon à toutes les sauces et les autres espèces, en tranches et crues, dans des rouleaux ou sur des micro-montagnes de riz gluant.

Pis, rappelle Grescoe, en 2005 les ventes des produits de la mer ont même été supérieures à celles du poulet (une viande extrêmement populaire partout sur la planète) pour la première fois dans l'histoire alimentaire de la Grande-Bretagne. Et cela n'est pas étranger au fait que les grands prédateurs de la mer, thon, morue, mérou, requin, marlin, espadon et lotte, devenus proies des urbains branchés, ont vu dans plusieurs régions 90 % de leur stock historique rayé à ce jour de la profondeur des mers.

À ce rythme, et avec une telle pression, «nous verrons, de notre vivant, disparaître tous les principaux stocks de poissons; autrement dit, il n'y aura plus de produits de la mer dans le monde en 2048», écrit Grescoe dans son bouquin, qui l'a amené à faire un véritable tour du monde à la rencontre des cultures culinaires du poisson pour mieux en comprendre la mécanique, la dynamique et surtout pour trouver une façon de les rendre moins néfastes pour les mers et leurs ressources.

Tous unis contre la crise


Un bol de soupe à la rascasse de Marseille, un plat de fugu japonais — ce poisson mortel quand on le découpe mal —, une assiettée de zhui xia en Chine — ces crevettes ivres de vin de riz — et une orgie de sardines portugaises grillées plus loin, le bilan est sans appel. «Le mangeur de poissons et de fruits de mer n'a pas le choix, lance-t-il. Il doit repenser sa façon de consommer les produits de la mer pour favoriser les espèces facilement renouvelables» et réduire du coup son empreinte écologique sur les mers et les océans. Les pêcheurs, les supermarchés, les restaurateurs, les critiques gastronomiques, les diplomates, les politiciens et l'humanité dans son ensemble «doivent l'aider activement dans sa démarche», ajoute-t-il.

L'heure est donc aux sacrifices, souligne Taras Grescoe, qui invite à renouer avec les petits poissons proches de l'endroit où l'on habite afin de lâcher la pression sur les prédateurs, gros et appréciés, qui activent une industrie mondialisée naviguant parfois en eaux troubles et de façon illégale.

«Aujourd'hui, les poissons que l'on mange viennent de partout sur la planète et sont pêchés de plus en plus en profondeur, parfois au mépris des règles de conservation, dit l'auteur. Ce principe alimente la crise actuelle», ajoute-t-il, tout en rappelant qu'aujourd'hui, pour lui, commander de la lotte pêchée au chalut «est aussi éthiquement répugnant que de manger du gibier braconné ou de la cervelle de singe».

Le saumon d'élevage, pourtant présenté comme une ressource écologiquement responsable, loge à la même enseigne. «Je n'en mange plus, dit-il. Je favorise le saumon sauvage du Pacifique», et ce, parce qu'il ne provient pas de fermes marines dont la pollution nuit autant à l'écosystème qu'aux saumons. Ce bétail marin nécessite en effet des tonnes de krill, d'anchois ou de crevettes pour arriver à maturité, mais aussi des tonnes d'antibiotiques pour faire face aux maladies induites par leur condition carcérale.

Les supermarchés sont aussi interpellés par Grescoe, qui milite pour un étiquetage plus précis des poissons vendus (ce qui n'est pas toujours le cas) précisant leur nom exact, la méthode de pêche ou d'élevage. Il réclame aussi un cadre réglementaire plu sévère afin d'accroître les inspections dans ce domaine (ce qui n'est pas toujours le cas, là encore).

Les critiques gastronomiques devraient également ouvrir les yeux, dit-il. «Décrire avec un enthousiasme délirant un plat de toro délicieux à mourir sans se donner la peine de mentionner que le thon rouge est au bord de l'extinction, cela compte», écrit le bourlingueur qui, au terme de cette aventure de trois ans sur les littoraux du monde, n'a pas troqué son goût du poisson pour celui de la viande.

«J'ai remplacé les espèces des niveaux supérieurs de la chaîne alimentaire [thon, espadon, saumon et consorts] par plusieurs autres des niveaux inférieurs que l'on pêche ici au Canada», dit-il, en évoquant l'oursin, le maquereau, les palourdes, les couteaux (de mer), le hareng fumé, auxquels il ajoute aussi, dans ces quatre menus hebdomadaires de poisson, des huîtres belons crues saupoudrées de poivre, des sardines grillées, des anchois et même de la goberge de l'Alaska ou de l'aiglefin. Et le plaisir demeure finalement le même, assure l'auteur, puisqu'il ne contribue pas à réduire «l'expérience de quiconque sur Terre», dit-il.

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Notre mer nourricière
Taras Grescoe
VLB éditeur
Montréal, 2010, 400 pages
1 commentaire
  • Jean-Pierre Gauthier - Inscrit 23 mai 2010 11 h 59

    Poisson amers!!!

    Selon Grescoe: "il n'y aura plus de produits de la mer dans le monde en 2048".

    En voila un autre qui peut predire l'avenir. Il lui serait profitable d'acheter UN billet de loterie!

    Si on remplace les espèces-des niveaux supérieurs par plusieurs autres des niveaux inférieurs-il y aura alors une penurie de ceux-ci et plus de poisson en 2048 car les espèces des niveaux supérieurs se nourrices des especes des niveaux inférieurs.

    Commentaire sans force car chaque espece a sa niche dans l'ocean. Si on peche plus profondement, on ne prendra aucun poisson de l'espece visee.

    Soit que Grescoe se trompe soit qu'il cherche a etre le Gore des oceans!