Essai - Derrière le neuf, la réaction

Parmi ceux qui s'opposent au régime public d'assurance maladie que Barack Obama veut implanter aux États-Unis, certains le comparent à Hitler. Même si Daniel Lindenberg ne mentionne pas l'anecdote dans son Procès des Lumières, il s'agit d'un exemple extrême de la tendance qui consiste, selon le livre, à «faire passer les progressistes pour des conservateurs étroits». Réduire l'ennemi à son contraire, c'est l'actuelle guerre mondiale des esprits.

Lindenberg, qui, en 2002, provoqua un débat mémorable en stigmatisant les «nouveaux réactionnaires» de l'Hexagone, n'a pas de difficulté aujourd'hui, dans son «essai sur la mondialisation des idées», à nous con-vaincre que le passéisme habillé à la moderne constitue un phénomène planétaire. Pour lui, la lutte contre l'islam dynamise les polémiques, qui dépassent les frontières.

Perspicace, l'intellectuel français précise que le péril musulman a détrôné, dans la classification des épouvantails, les Juifs et le communisme en devenant la phobie non pas tant des chrétiens convaincus que de ceux qu'il appelle ironiquement les «athées dévots», d'après un oxymoron inventé en Italie. En effet, malgré leur incroyance, ils s'en prennent à l'islam au nom de l'héritage hellénique et chrétien de l'Occident.

La journaliste et pamphlétaire italienne Oriana Fallaci (1929-2006) illustra de façon outrancière cette tendance. Mais Lindenberg rattache l'esprit des athées dévots à l'oeuvre du très posé Leo Strauss (1899-1973), penseur allemand exilé aux États-Unis, dont la défense laïque des valeurs de l'Occident chrétien s'accompagnait d'une attaque systématique des Lumières, révolte philosophique du XVIIIe siècle contre le christianisme institutionnel, du moins contre ses coutumes les plus étriquées.

Dans le survol que l'essayiste français fait de la renaissance des doctrines de la droite à travers le monde, l'influence plus ou moins diffuse de Strauss n'est pas toujours discernable. N'empêche que des thèmes associés aux Lumières, comme le progrès, la démocratie, l'égalité, cèdent souvent la place à ceux qui rejaillissent du passé européen le plus lointain: la tradition, l'autorité, la hiérarchie sociale.

Chez les intellectuels con-servateurs des pays anglo-saxons, Strauss a triomphé, comme Friedrich von Hayek, son pendant en économie. En Allemagne, l'historien Ernst Nolte a tenté de relativiser l'horreur du nazisme en la comparant à celle du stalinisme. En Chine, les tenants de la libéralisation du régime se heurtent à des néoconfucianistes qui, à l'instar d'Edmund Burke, réactionnaire britannique du XVIIIe siècle, signalent les périls de la révolution!

C'est dire à quel point les interprétations les plus rigides des racines culturelles de l'Occident réapparaissent partout pour éteindre les Lumières. Lindenberg pense que seul l'apport des civilisations non occidentales pourrait changer la situation. Pourquoi en douter?

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Collaborateur du Devoir