Essai - Les mystères du langage paternel

«C ette façon de ne pas dire»... C'est ainsi que Geneviève Landry, instigatrice du projet Enquête de paternité, qui a donné naissance à un livre et à une exposition, désigne le langage masculin.

Car de langage masculin il n'est que question dans ce magnifique ouvrage, qui donne la parole à une cinquantaine de pères et de fils s'exprimant sur la paternité. Le livre est publié aux éditions de l'Homme et l'exposition est présentée à l'Économusée du fier-monde.

Ces pères, ils sont absents, présents, morts, vivants, suicidés, alcooliques, sobres, souvent, de toute façon confinés au silence par une sorte de condition existentielle difficile à cerner. Ces hommes qui parlent peu, ils arrivent ici à dire l'amour, cette autre condition essentielle à la survie, sur tous les tons, du plus pudique au plus extraverti. Et c'est ce qui rend ce livre si précieux et si beau.

Cet amour paternel, il se manifeste souvent par de petits gestes, des messages laissés sur une table de cuisine, une journée de ski, une promenade à moto, une poignée de main comme celle que Réjean Houle a échangée avec son père après avoir gagné la première de ses cinq coupes Stanley. Une poignée de main avec un «C'est beau, mon gars». Sans plus. Le samedi matin, ce père, mineur, qui travaillait de nuit, se levait après seulement une heure de sommeil pour emmener son fils à l'entraînement.

Pour beaucoup de ces fils comme de ces pères, la paternité demeure un mystère, quelque chose qu'on ne comprend pas vraiment. «À quoi ça sert un papa?», demande Jean-René Dufort, qui a perdu son propre père à 13 ans et est aujourd'hui père d'un garçon de huit ans. «Avouez que ce n'est pas simple. La paternité, c'est le royaume du non-dit. Dans ce domaine, un regard, une bine sur l'épaule, une petite caresse dans les cheveux ou un silence sont souvent les seules expressions du dialecte papa-garçon», écrit-il.

Ces pères interrogés, ils racontent souvent leur désarroi devant le rôle qui leur est accordé, comme tant de femmes, ces maîtresses de la parole, l'ont fait avant eux. Ainsi, Yves C. Nantel parlera de son angoisse devant la maladie de sa fille, devenue schizophrène à l'adolescence. «Le père devrait nécessairement proposer des solutions et vaincre le malheur», écrit-il.

Certains pères, plus âgés, mesurent le fossé qui les sépare des pères plus jeunes. Ainsi Jacques Languirand reconnaît-il n'avoir été attentif à ses enfants qu'à partir de l'adolescence. «Aujourd'hui, lorsque je vois certains de ces jeunes pères qui s'occupent avec compétence de leurs enfants en l'absence de la mère, il m'arrive de les envier. Une partie importante de la vie de mes enfants m'aura en partie échappé», écrit-il.

Dans un tout autre registre, et de façon beaucoup moins intéressante d'ailleurs, les éditions des 400 Coups publient Les Joies de la maternité, poil au nez, d'Élise Gravel, écrit d'ailleurs avec la collaboration de Caroline Allard, désormais connue sous le nom de «mère indigne». On y aborde avec ironie les obsessions des jeunes mères, que l'on somme par exemple d'introduire les brocolis avant les navets dans l'alimentation du bébé, ou d'inculquer des notions de physique, de philosophie, de latin, de diction et de salsa au foetus... Là où on aurait besoin d'un peu plus de silence, où les excès des unes font jurer l'absence des autres.

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