Biographie - Bruny Surin ou le 100 m à la québécoise

Souvent considéré comme l'épreuve-reine des Jeux olympiques, le 100 m course est aussi le royaume des gros bras, de l'arrogance, du clinquant et, trop souvent, du dopage. Mais même dans cet univers, le Québec, une fois de plus, grâce à son champion Bruny Surin, s'est imposé comme une nation distincte à l'échelle du monde.

« ?¶tre extraordinairement simple et attachant », selon les mots du journaliste Saïd Khalil, qui prête sa plume au sprinter pour lui permettre de raconter son parcours, Surin a appris à résister à l'intimidation, fréquente dans cette discipline, mais ne l'a jamais pratiquée lui-même. On peut dire que Bruny Surin, le lion tranquille, pour reprendre le titre de cette autobiographie, a incarné le 100 m à la québécoise: discret mais déterminé, diablement efficace et moins contre les autres que pour lui-même.

Né à Cap-Haïtien, où il a passé les sept premières années de sa vie en étant fasciné par l'esprit vaudou, Surin débarque à Montréal, avec sa famille, en 1975. Fils d'un mécanicien et d'une couturière, il s'adapte très vite à son nouvel environnement, sauf au froid. « Quand on jouait au hockey dans la ruelle, raconte-t-il, les autres enfants étaient toujours en colère parce que je déséquilibrais constamment les équipes en me retirant très régulièrement du jeu pour aller me réchauffer. » Ses parents s'adaptent aussi. Adeptes d'une éducation sévère, à la haïtienne, qui n'exclut pas une correction occasionnelle administrée aux enfants turbulents, ils élèveront Mireille, leur petite dernière née ici, à la québécoise, c'est-à-dire sans jamais lever la main sur elle. Bruny, qui n'a jamais été tenté par la délinquance, se souvient tout de même de ses petites frasques, comme celle consistant à aller sonner à la porte de Boule Noire, son presque voisin, avant de prendre ses jambes à son cou.

Élève des écoles secondaires Lucien-Pagé et Louis-Joseph-Papineau, des milieux difficiles se souvient-il, Surin pratique le basket, le triple saut et le saut en longueur. Il sera « découvert » par Daniel Saint-Hilaire, un entraîneur renommé et porté sur l'ésotérisme et la spiritualité. Surin, qui note cette particularité au passage, ne semble pas avoir trop donné dans cette voie. « Je dois à mes parents et à l'éducation qu'ils m'ont donnée d'être devenu l'homme que je suis, dit-il. Et je dois à Daniel Saint-Hilaire d'être devenu Bruny Surin l'athlète. » Il se séparera de ce premier mentor en 1990, après avoir remporté une médaille de bronze au 100 m aux Jeux du Commonwealth.

D'abord surnommé « le petit » et ensuite « le pasteur », parce qu'il s'habillait chic, Surin, qui impressionne désormais par sa puissance sur la piste, est devenu « l'animal ». Ses performances de la décennie suivante parlent d'elles-mêmes: quatrième aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992; médaillé d'or au relais 4 x 100 m des Jeux d'Atlanta en 1996; deuxième, avec un spectaculaire chrono de 9,84 s, aux Championnats du monde de Séville en 1999; et régulièrement champion canadien pendant ces années. Il connaîtra aussi des déceptions. Au 100m d'Atlanta, il croulera sous la pression et, aux Jeux de Sydney, en 2000, une blessure l'empêchera de participer à la finale. Après l'échec d'Atlanta, il appellera chez lui pour prendre ses messages. « Je n'en avais aucun, se souvient-il. J'ai appris ce jour-là qu'on est terriblement seul dans la défaite. »

Réflexion sur le sport

Il faut aimer beaucoup le sport pour traverser avec plaisir les pages 55 à 147 de cette biographie. L'enfilade de résumés de performances qu'elles con-tiennent s'étire un peu et le style limpide et descriptif qu'elles empruntent ne brille pas suffisamment par son lyrisme et son entrain, des ingrédients indispensables pour donner de l'étoffe au genre du témoignage sportif. On se réjouit donc d'arriver enfin à la seconde partie de l'ouvrage, dans laquelle Surin se livre à une réflexion sur son sport et ses héros.

« Le 100 m, explique-t-il dans une description bien sentie, c'est un homme seul face à lui-même, face au temps. Un couloir qu'il faut parcourir comme un long tunnel sans se soucier des autres, du monde extérieur, dans une quête presque mystique. Aucun artifice, le corps humain poussé à sa limite, mécanique huilée projetée vers l'absolu, la barrière qu'il faut briser. » Or, dans cette quête, la tentation de la tricherie guette sans cesse. Aussi, quand il parle de Ben Johnson, Surin, qui a subi les contrecoups des bêtises de son concurrent, n'est pas tendre. L'homme, dit-il, était hautain, méprisant et refusait même des autographes à des enfants. En 1988, reçu en audience par le pape Jean-Paul II, il aurait été fâché que ce dernier le fasse attendre parce que « c'était l'heure du magasinage »!

Surin, toutefois, rejette les soupçons qui pèsent sur son idole Carl Lewis et sur son ami Linford Christie. Lui qui dit détester l'arrogance excuse mê-me ce dernier, qui fut pourtant, dit-il, « le premier à jouer la carte de l'intimidation sur la piste ». Ce qui le sauve, aux yeux de Surin, c'est qu'il « était sensible et généreux à l'extérieur des stades ». Au sujet d'Usain Bolt, le nouveau dieu du stade, Surin s'enflamme. « Grâce à lui, lance-t-il, l'athlétisme entre dans une nouvelle ère où tout semble possible, sans le spectre du dopage. [...] On a tous envie que ce gamin de vingt-deux ans soit propre pour reprendre espoir, recommencer à croire. » Le fait d'avoir envie, toutefois, ne suffit pas, et le spectre maudit, malgré le souhait de Surin, continue de hanter cet univers, duquel se détournent de plus en plus les idéalistes du sport, qui rêvent moins de médailles d'or que de performances honnêtes.

Le magnifique portrait de Surin, signé Jean-François Bérubé, qui orne la couverture de cet ouvrage résume l'athlète. Il s'en dégage une belle puissance, canalisée dans un regard à la fois naïf, doux et déterminé. Surin est vraiment un héros sportif très québécois.

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Collaborateur du Devoir

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