La petite chronique - Petites et grandes mélancolies

À nulle autre période de l'histoire aura-t-on célébré avec autant de ferveur la nouveauté et ce qui tient lieu de progrès. Si nostalgiques et mélancoliques sont généralement à fuir, il ne faudrait pas pour autant délaisser les écrivains qui voient dans le passé des occasions de se réjouir. En littérature, me semble-t-il, l'important n'est pas tellement la justesse de ses sentiments que le ton sur lequel on les exprime.

Jean Clair, dans Lait noir de l'aube, nous livre des pages de son journal. Comme dans le Journal atrabilaire qu'il a fait paraître l'an dernier, il y est surtout question de sa ferveur pour l'art et des désillusions que lui procurent le fait de vivre et la fréquentation de ses contemporains.

Si on parcourt avec intérêt ces carnets placés sous le thème des saisons, c'est que leur auteur est un homme de culture. Qu'il apparaisse parfois comme un peu scrogneugneu, c'est l'évidence. Dois-je avouer toutefois que je suis parfaitement d'accord avec les sentiments que lui inspirent les graffitis et certaines autres manifestations de la cuistrerie contemporaine?

Venises, de Paul Morand, est un livre crépusculaire. S'il contient des pages remarquables sur la Cité des Doges, on y chercherait en vain la précision nerveuse de ses nouvelles. «Venise, ce n'est pas toute ma vie, mais quelques morceaux de ma vie, sans lien entre eux; les rides de l'eau s'effacent; les miennes, pas.» Plus loin, Morand constate que tout au long de sa vie il est arrivé quand on éteignait. Pour lui, nul doute, Venise agonise en même temps que les sociétés qui l'ont vue naître et prospérer.

Le lecteur éprouvera difficilement les mêmes regrets que l'auteur devant cette accélération de l'histoire. Si notre auteur n'éprouve que mépris pour les jeunes hippies de la fin des années soixante pour qui la laideur est un mode de vie, le lecteur restera probablement de glace devant le rappel des coutumes des bien nantis qui, 30 ou 40 ans auparavant, sillonnaient la lagune.

On pourrait même croire que, sans le style alerte d'un auteur octogénaire, on lirait à peine ces confidences suscitées par la nostalgie d'un monde suranné. Mais il y a cette magie des mots. Qu'un écrivain nous semble moins haïssable, malgré ses idées convenues, lorsqu'il sait manier la plume! Exemple, parmi tant d'autres: «Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux foetales et celles du Styx.»

Si l'image de Morand n'est pas celle d'un écrivain à qui on demanderait un rendez-vous parce qu'on se sent proche de lui, pour quelque raison que ce soit, Léon-Paul Fargue, qui fut son contemporain et son ami, se présente comme une connaissance dont les accointances nous sont pour le moins sympathiques. Le Piéton de Paris, que l'on reprend dans la même collection dite de L'imaginaire, agrémenté d'un CD comprenant un entretien radiophonique de l'auteur et quatre autres d'Adrienne Monnier, paraîtra proche à quiconque aime à la fois la ville dont il est question et la façon qu'a l'auteur de témoigner de son attachement.

Là encore le style fait la différence. Autant Morand est tranchant, froid, autant Fargue est bellement mélancolique. Il n'a de cesse qu'il n'ait déploré son Paris d'autrefois, de préférence celui contenu entre la gare de l'Est et la gare du Nord, mais on le suit sans le moindre ennui. S'il relate ses expériences dans un Paris disparu, même en 1938, il sait s'attacher aux détails pittoresques et accepte de s'émouvoir de l'évocation tant des malheurs d'un exilé russe que de ceux d'un baron déchu. «Il y a des années que je rêve d'écrire un "Plan de Paris" pour personnes de tout repos, c'est-à-dire pour des promeneurs qui ont du temps à perdre et qui aiment Paris.» J'aime Paris, d'où ma satisfaction.

Collaborateur du Devoir

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Lait noir de l'aube

Jean Clair

Gallimard, coll. «L'un et l'autre»

Paris, 2007, 206 pages


Venises

Paul Morand

Gallimard, coll, «L'imaginaire»

Paris, 2007, 215 pages


Le piéton de Paris

Léon-Paul Fargue

Gallimard, coll. «L'imaginaire»

Paris, 2007, 304 pagess