La filière nucléaire renaît de ses cendres

Les objectifs de carboneutralité donnent un second souffle à ce secteur entaché par les catastrophes de Tchernobyl, Three Mile Island et Fukushima dans les dernières décennies et par les débats qui entourent la gestion des déchets radioactifs.
Photo: Sébastien Thibault Les objectifs de carboneutralité donnent un second souffle à ce secteur entaché par les catastrophes de Tchernobyl, Three Mile Island et Fukushima dans les dernières décennies et par les débats qui entourent la gestion des déchets radioactifs.

Tel un phénix, l’énergie nucléaire renaît de ses cendres. Les entreprises et les gouvernements investissent d’importantes sommes pour relancer la filière de cette « énergie propre » afin de réduire la dépendance aux combustibles fossiles et diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Le Canada compte profiter de ce renouveau pour se positionner comme « un chef de file » du secteur.

Mi-avril 2022. Les joueurs nationaux et internationaux de la filière nucléaire se sont donné rendez-vous dans l’hôtel The Westin, à quelques mètres du parlement du Canada. Dans une vaste salle, leurs kiosques arborent des affiches aux images de grands espaces verdoyants qui ont de quoi faire rêver les amateurs de plein air. Leurs slogans : « Nous avons besoin d’énergies propres », « Pour une nouvelle ère énergétique », « Ensemble pour la carboneutralité ».

Les objectifs de réduction des gaz à effet de serre des pays et industries donnent aujourd’hui un second souffle à ce secteur entaché par les catastrophes de Tchernobyl, Three Mile Island et Fukushima dans les dernières décennies et par les débats qui entourent la gestion des déchets radioactifs. « Mais la vérité, c’est qu’on ne pourra pas atteindre la carboneutralité sans le nucléaire », soutient en entrevue avec Le Devoir en marge de l’événement Rory O’Sullivan, chef de la direction pour l’Amérique du Nord de Moltex Energy.

Un marché prometteur

 

L’entreprise britannique développe actuellement au Nouveau-Brunswick un petit réacteur modulaire (PRM), soit un modèle de centrales nucléaires de moindre puissance qui pourrait dans les prochaines années être déployé dans les régions éloignées. L’ingénieur irlandais ne s’en cache pas : lui-même doutait il y a quelques années du choix du nucléaire pour lutter contre les changements climatiques.

À sa sortie de l’université dans les années 2000, «j’étais antinucléaire », confie celui qui a commencé sa carrière chez Airtricity, un producteur éolien irlandais. Depuis, il a changé son fusil d’épaule. « Je me suis rendu compte qu’à moins d’un miracle, il ne sera pas possible d’atteindre les objectifs [de réduction de gaz à effet de serre] en s’appuyant uniquement sur les énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien. »

Dès lors, converti à l’énergie de l’atome, il s’est retrouvé à la tête de la division nord-américaine de Moltex Energy en 2018. En plus de développer un PRM, l’entreprise travaille actuellement sur un procédé qui permettrait de recycler et de retraiter jusqu’à 50 % des déchets radioactifs des grandes centrales.

« Notre procédé permet de faire la séparation de déchets radioactifs, dont une partie est constituée de plutonium, afin de réutiliser cette matière comme combustible pour alimenter des réacteurs », explique-t-il. L’avenue est prometteuse, assure-t-il. À eux seuls, les déchets nucléaires issus des centrales ontariennes permettraient de produire 5,5 GW d’électricité en « alimentant pendant 60 ans nos réacteurs », note-t-il.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

Moltex fait partie de cette constellation d’entreprises énergétiques qui veulent se positionner dans le marché prometteur des PRM, présenté par certains comme l’avenir de l’industrie. À l’échelle mondiale, le marché pourrait croître annuellement de 15,8 % au cours de la décennie, passant d’une valorisation estimée à 3,5 milliards de dollars en 2020 à 18,8 milliards en 2030, selon les projections de Valuates Reports, une firme indienne spécialisée dans les études de marchés.

L’engouement est réel. Et il ne se mesure pas qu’aux promesses de croissance. Il se jauge aussi par les sommes qu’investissent aussi bien les sociétés de capital-risque que les grandes fortunes du secteur des technologies, de plus en plus intéressé par la filière.

L’américaine Commonwealth Fusion Systems a récemment levé 1,8 milliard de dollars avec la participation d’importants investisseurs, dont Google, Soros Fund Management et Bill Gates. Le fondateur de Microsoft est d’ailleurs président du conseil d’administration d’une autre entreprise, TerraPower, qui développe un modèle de PRM et qui est très active au Canada.

L’américaine Helion Energy — soutenue par le milliardaire et cofondateur de Paypal Peter Thiel — a pour sa part levé 2,2 milliards dans les derniers mois pour financer un système qui pourrait dès 2024 produire de l’électricité à partir de la fusion nucléaire.

Idem au Canada où la britanno-colombienne General Fusion, soutenue par le grand patron d’Amazon, Jeff Bezos, a clôturé en décembre un tour de financement de 130 millions de dollars. Cofondée par le physicien québécois Michel Laberge, cette entreprise ne développe pas de PRM à proprement parler, mais une technologie de pointe en fusion nucléaire.

À ce nouvel écosystème du nucléaire se greffent les multinationales établies dans le secteur depuis des décennies : GE Hitachi Nuclear Energy, Toshiba, Westinghouse. Elles aussi veulent leur part du gâteau. Et la multinationale montréalaise SNC-Lavalin fait partie du nombre. Présente dans le nucléaire depuis les années 1970 avec les réacteurs CANDU, l’entreprise développe un modèle de PRM de 300 MW qu’elle présente comme le « seul réacteur entièrement canadien » : le CANDU SMR.

« Mais pour le moment, nous n’avons pas de client spécifique qui s’y intéresse, donc nous nous concentrons sur l’aide aux autres fournisseurs pour essayer de déployer leurs propres technologies », explique au Devoir Julianne den Decker, vice-présidente de Candu Energy, filiale nucléaire de SNC-Lavalin.

L’entreprise a ainsi multiplié les partenariats dans les derniers mois. En février, elle a décroché un important contrat pour appuyer Rolls-Royce dans le développement de petites centrales qui pourraient voir le jour au Royaume-Uni dès 2030. Les détails financiers de l’entente n’ont pas été dévoilés.

En avril, SNC-Lavalin confirmait une entente avec Moltex pour le développement de son procédé de retraitement des déchets nucléaires. Quelques jours plus tard, elle annonçait coup sur coup des partenariats avec Ontario Power Generation et Bruce Power pour les accompagner dans le développement de technologies.

 

Le nucléaire est incontournable pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050, soutient Mme den Decker : « Le cas du Canada est intéressant. Il va falloir produire 2 à 3 fois plus d’électricité que ce qui est produit aujourd’hui pour remplacer les combustibles fossiles qui représentent 75 % de notre consommation. »

La demande en électricité bondira aussi bien pour électrifier des secteurs comme le chauffage et le transport que pour produire des vecteurs énergétiques, comme l’hydrogène.

Une course à l’échelle mondiale

Or, la concurrence est féroce. Non seulement des dizaines d’entreprises jouent du coude pour commercialiser le plus rapidement possible leur PRM, mais des pays déploient des stratégies pour se positionner dans le secteur.

Et à ce chapitre, les approches diffèrent. En Russie, l’Agence fédérale de l’énergie atomique, Rosatom, propose un financement direct aux pays qui désirent développer la filière du nucléaire contre une entente de construction et d’exploitation des centrales.

En Finlande, de grandes entreprises industrielles se sont pour leur part dites prêtes à financer de nouveaux réacteurs en échange d’un accès à l’électricité au prix coûtant. Aux États-Unis, les centrales nucléaires qui seront construites recevront des garanties de prêt et des crédits d’impôt afin d’attirer à terme plus d’investissements privés pour de futurs projets.

Dans son plus récent budget, le gouvernement du Canada a annoncé vouloir soutenir le développement de la filière des PRM pour devenir à l’échelle mondiale un « chef de file en matière d’énergie propre ». Ottawa compte financer l’industrie à hauteur de 120,6 millions de dollars sur cinq ans. Des sommes qui serviront à adapter la réglementation au PMR, à améliorer la gestion des déchets radioactifs, à renforcer les accords internationaux et à soutenir la chaîne d’approvisionnement en carburant.

Car le Canada est certainement l’un des seuls pays à avoir une mainmise sur l’ensemble de la chaîne de production de la filière nucléaire. D’importantes réserves d’uranium, carburant nécessaire au fonctionnement des centrales nucléaires, se trouvent dans les profondeurs du sol canadien.

Deuxième pays producteur après le Kazakhstan, le Canada, par ses minières actives, extrait chaque année près de 7000 tonnes d’uranium de mines concentrées dans le nord de la Saskatchewan.

« Nous devons nous rappeler que nous jouons sur une scène mondiale. Beaucoup de joueurs sont des États-nations. C’est le cas pour les Chinois et les Russes, mais aussi pour les Coréens, les Indiens, et les Français dans une certaine mesure. Dans le monde occidental, on dit souvent : le marché prendrait soin de lui, laissons le capitalisme faire son travail. Mais dans le secteur du nucléaire, il y a des avantages à avoir des technologies qui sont conçues et développées ici », indique Julianne den Decker.



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