L’économie philanthropique, mode d’emploi

Adrien Bonot
Collaboration spéciale
«Les causes qu’on soutient émergent d’un dysfonctionnement économique, et c’est là que la philanthropie intervient», observe la cofondatrice de l’Observatoire de la philanthropie, Élisabeth Robinot.
Image: Getty Images «Les causes qu’on soutient émergent d’un dysfonctionnement économique, et c’est là que la philanthropie intervient», observe la cofondatrice de l’Observatoire de la philanthropie, Élisabeth Robinot.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

Depuis plusieurs années, nous assistons à un développement spectaculaire de l’économie philanthropique. De plus en plus d’entreprises participent à ce processus solidaire. Pourquoi est-il devenu indispensable, et de quelle façon se traduit-il aujourd’hui ? Éléments de réponses avec Élisabeth Robinot, professeure agrégée à l’ESG UQAM et cofondatrice de l’Observatoire de la philanthropie.

« L’économie philanthropique, c’est le fait que des entreprises effectuent un transfert volontaire et inconditionnel d’argent à des fins publiques, lance d’emblée Mme Robinot. Les entreprises font des dons directs à des causes choisies, ou font un don à travers une fondation. Elles peuvent aussi passer par leur propre fondation afin de faire passer un message clair au public. »

La philanthropie désigne en premier lieu une attitude de bienfaisance de personnes nanties à l’égard d’autres personnes qu’elles considèrent comme démunies matériellement. Les entreprises ont pris une grande part dans cette action pour plusieurs raisons. Outre l’action potentiellement désintéressée, l’entreprise bénéficie d’une meilleure exposition de sa marque et d’avantages fiscaux non négligeables.

L’Observatoire de la philanthropie a été mis sur pied il y a quatre ans sous l’impulsion de la professeure Robinot, accompagnée du professeur Léo Trespeuch. Son principal objectif est d’étudier les évolutions de la communauté en matière de philanthropie et de dons. Les nouveaux comportements des donateurs sont ainsi scrutés à la loupe. Outre l’apparition d’une philanthropie environnementale de plus en plus importante, ce sont surtout les réseaux sociaux qui ont révolutionné la façon dont les citoyens font leurs dons.

« Les citoyens comme vous et moi ont accès à l’information plus facilement, plus rapidement. Ils sont mieux informés sur les causes qu’ils sont susceptibles de choisir. Les associations doivent donc mieux communiquer pour éviter tout scepticisme, continue Élisabeth Robinot. Bien communiquer sur ce qu’elles font et les actions qu’elles soutiennent pour éviter que leur mission soit vue uniquement comme un choix stratégique et économique. La philanthropie est un don dépourvu d’intérêt, alors que les entreprises sont plus facilement perçues comme faisant des choix lucratifs. La philanthropie des entreprises ne doit pas tomber dans le sponsoring. Les réseaux sociaux amènent plus de transparence et donnent plus de pouvoir au donateur, un pouvoir qu’il n’avait pas avant. C’est maintenant facile d’obtenir les rapports des entreprises et de voir la cote de l’entreprise, l’incidence de ses actions. L’information disponible par les outils numériques limite l’opportunisme. »

Soutien philanthropique ou de l’État ?

L’économie philanthropique environnementale prend une place grandissante dans les dons effectués. Selon une étude de l’UQAM, 64 % des personnes estiment que le changement climatique est une urgence. Les citoyens soutiennent ces actions en faveur de la planète au moyen de différents leviers et essaient de se substituer au gouvernement.

« Les causes qu’on soutient émergent d’un dysfonctionnement économique, et c’est là que la philanthropie intervient, continue Mme Robinot. La philanthropie [fait office de] pansement sur la plaie, elle remédie au dysfonctionnement, mais elle n’est pas censée intervenir dans le long terme. C’est même le grand débat actuel, nous ne sommes pas tous d’accord dans le milieu universitaire, car si la philanthropie prend trop le dessus, l’État se désengage. »

Selon elle, la philanthropie doit rester un lanceur d’alerte pour les institutions. « Dans la majorité des cas, l’économie philanthropique prend le relais et s’occupe du problème, ensuite on essaie d’intégrer l’État dans ces actions, mais ça prend beaucoup de temps et de ressources. Pour ma part, je vois le verre à moitié plein, donc je crois vraiment que la philanthropie peut être un lanceur d’alerte au niveau de l’État et il faut voir que petit à petit l’État va jouer son rôle. L’État ne peut être partout », conclut Mme Robinot.

Faits saillants sur la philanthropie des entreprises

En 2018, 77 % des dirigeants de grandes sociétés affirment que leurs investissements philanthropiques sont liés à la mission de leur entreprise. Quant aux PME, seulement 42 % indiquent qu’il y a une corrélation entre les dons qu’elles effectuent et leur mission.

Parmi les grandes entreprises, 87 % possèdent une politique de dons officielle, alors que ce taux passe à 8 % chez les PME.

Environ 70 % des grandes compagnies s’engagent à moyen terme auprès d’une cause, c’est-à-dire pour une période d’un à cinq ans. La durée moyenne de leur engagement auprès des organismes est de 4,7 ans.

Source : Épisode, Étude sur les tendances en philanthropie au Québec en 2020

 

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