Quand les réflexes néocolonialistes subsistent dans les relations commerciales

Rabéa Kabbaj
Collaboration spéciale
Des couturières travaillant dans une usine textile  à Savar, au Bangladesh
Mahmud Hossain Opu Associated Press Des couturières travaillant dans une usine textile à Savar, au Bangladesh

Ce texte fait partie du cahier spécial Responsabilité sociale des entreprises

Les codes de conduite et autres certifications qu’imposent les grandes entreprises du Nord à leurs fournisseurs du Sud, qui visent à rassurer un consommateur souvent soucieux de l’impact social ou de l’empreinte écologique des produits qu’il achète, se font généralement au détriment de ces derniers. Loin de régler les problèmes structurels avec lesquels ils sont aux prises, ces façons de faire la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) révéleraient plutôt la persistance de dynamiques néocolonialistes. C’est ce qu’indiquent les résultats préliminaires d’une étude menée par Lovasoa Ramboarisata, professeure au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’UQAM.

 

« Le discours est encore très paternaliste. Le rapport colonial avec le Sud semble demeurer. On veut qu’ils nous amènent des produits de qualité, des matières premières et des produits fabriqués selon une charte éthique, mais en même temps, on ne les accompagne pas correctement. Il y a des enjeux qui les intéressent, mais on ne les invite pas à les inclure dans les critères de certification. Ces critères intéressent les donneuses d’ordre du Nord, mais ne correspondent pas nécessairement aux enjeux touchant les pays du Sud », constate Mme Ramboarisata dans le cadre de cette étude menée conjointement avec Elisabeth Lord, l’une de ses étudiantes à la maîtrise.

Globalement, les deux chercheuses se sont aperçues que la RSE pratiquée par les grandes entreprises des pays du Nord ne repose pas sur un dialogue entre les parties et relève davantage d’un rapport de force défavorable aux partenaires du Sud, qui n’ont pas réellement voix au chapitre.

« Par exemple, on le voit dans le secteur du textile. Les fournisseurs au Bangladesh ou en Inde ne font qu’accepter ce que les Gap, Zara et autres H&M leur imposent comme codes de conduite. Ils ne font que recevoir la commande et s’y [plier]. Ils n’ont jamais participé à définir ce à quoi il faut se conformer. Ils se font dire : si tu veux que je te donne des contrats, il faut que tu te certifies, que tu luttes contre la corruption, contre les problèmes d’accidents au travail, etc. Cela devient une barrière à l’entrée. C’est ce genre d’injustices qui se passent sous prétexte de la RSE qui m’intéressent », explique Lovasoa Ramboarisata, qui déplore le fait que, dans ce contexte, ces codes et certifications s’apparentent davantage à des « outils de disciplination ».

Des outils perfectibles

 

Pour autant, tout n’est pas à jeter, loin de là, en matière de codes de conduite, nuance la chercheuse, qui reconnaît qu’ils ont déjà le mérite d’exister. « L’apparition des codes de conduite, au début des années 2000 — à la suite du scandale Nike —, a changé des choses. Car en adoptant ces codes, les entreprises du Nord sont amenées à faire de la reddition de comptes et à être plus transparentes. D’autant qu’on parle de grandes entreprises comme Gap, L’Oréal, Nike, etc., qui ont des ressources pour le faire », fait valoir la chercheuse.

De son point de vue, le problème ne réside pas dans le fait de les utiliser, mais plutôt dans celui de les imposer aux sous-traitants du Sud, sans offrir d’accompagnement adéquat et sans prendre en considération les coûts qu’ils impliquent. « Notre discours, ce n’est pas de dire que ces outils sont mauvais ou inutiles, mais plutôt qu’ils doivent être améliorés pour que, dans leur utilisation, ne se reproduise ni un rapport d’infantilisation ni de disciplination », estime la spécialiste en responsabilité sociale des entreprises.

S’ouvrir au dialogue

C’est le contenu même de ces codes et certifications qui doit être repensé, estime Lovasoa Ramboarisata. « Quand on dit “santé et sécurité au travail”, de quoi veut-on parler ? Est-ce qu’on s’est posé la question de savoir ce qui empêche parfois qu’on puisse avoir des sites de travail sécuritaires dans les pays du Sud ? Pareil pour l’égalité des genres. Par exemple, leur demander simplement d’avoir plus de femmes parmi les superviseurs, ce n’est pas suffisant. Il y a des problèmes fondamentaux comme les violences basées sur le genre, des iniquités profondément structurelles. On ne peut pas juste fermer les yeux, passer des commandes, et laisser le petit patron dans le Sud gérer cela tout seul. Il faut un accompagnement et un dialogue », plaide Mme Ramboarisata.

Une autre recommandation amenée par cette étude — toujours en cours — est de s’inscrire dans une démarche d’échange, en faisant valoir les savoir-faire des uns et des autres. « Je propose un accompagnement en coapprentissage parce que je crois fermement que les donneurs d’ordres ont aussi à apprendre. Parfois, il y a des solutions à des problématiques sociales ou environnementales que les partenaires du Sud connaissent mieux que les donneurs d’ordres. Souvent, dans ces pays, les savoirs ancestraux sont bien plus efficaces que les savoirs occidentaux, pour protéger la biodiversité par exemple. Mais on ne dialogue pas assez avec eux », regrette Lovasoa Ramboarisata.

À voir en vidéo