Le Québec veut faire figure de modèle en finance durable

Pierre-Yves Robert
Collaboration spéciale
«Si la société veut s’attaquer comme il se doit aux enjeux climatiques, il faut que les acteurs qui ont un rôle à jouer se lèvent», estime Federico Pasin, directeur de HEC Montréal.
Photo: iStock «Si la société veut s’attaquer comme il se doit aux enjeux climatiques, il faut que les acteurs qui ont un rôle à jouer se lèvent», estime Federico Pasin, directeur de HEC Montréal.

Ce texte fait partie du cahier spécial Responsabilité sociale des entreprises

Cet automne, une vingtaine d’acteurs d’envergure de la grappe financière québécoise se sont mobilisés en signant une charte d’engagements en faveur d’une « finance durable », qui repose sur des principes de gouvernance responsable dans une volonté de lutter contre l’urgence climatique. Une prise de position à l’initiative de l’organisme Finance Montréal qui incarne « l’opportunité historique » de positionner le Québec comme un pôle d’excellence et d’innovation en la matière, tout en assurant la « bonne croissance » de l’économie d’ici.

La Déclaration de la place financière pour une finance durable mise sur un aspect émergent de la finance, explique Jacques Deforges, directeur général de Finance Montréal : incorporer les critères ESG (environnement, société et gouvernance) lors des milliers de décisions prises quotidiennement dans toutes les facettes de l’industrie financière.

« La finance durable, c’est la finance de demain, croit Jacques Deforges. C’est une finance plus en lien avec les enjeux de société actuels. »

Ces enjeux sont les mêmes auxquels les politiques publiques doivent aussi s’attaquer : répondre à l’urgence climatique, réduire les écarts économiques et soutenir le développement et l’accélération d’initiatives locales pour « une transition verte, équitable et responsable ».

« La déclaration repose sur trois piliers : la déclaration elle-même, qui réaffirme un certain nombre d’engagements et de croyances sur l’avenir de la finance durable, les engagements des signataires, et le suivi périodique de ceux-ci qui sera fait par Finance Montréal, détaille Jacques Deforges. Cette prise de position représente une opportunité historique pour le Québec de tirer bénéfice de cette tendance très forte dans notre industrie. »

Mieux décider pour mieux croître

 

Des choix de titres dans un portefeuille d’actions aux politiques de placements et de gouvernance d’une institution, les signataires de la Déclaration s’engagent tous à mettre en place des « mesures concrètes » touchant « l’impact environnemental et le point de vue social » de leurs décisions d’affaires.

Par exemple, refuser des titres boursiers liés à l’extraction de ressources naturelles non renouvelables, valoriser la diversité et l’inclusion dans les conseils d’administration ou encore accroître la collaboration entre différents acteurs dans les stratégies d’investissements et d’opportunités ESG sont autant de façons d’assurer une finance durable auxquelles Desjardins, Banque Nationale ou encore Beneva, née du regroupement de La Capitale et SSQ Assurance, se sont engagées. La promesse récente de la Caisse de dépôt et placement du Québec de liquider ses actifs dans le secteur pétrolier et de cesser tout investissement dans de nouvelles constructions d’oléoducs s’inscrit aussi dans cette série de mesures prônées dans la déclaration.

La finance, [...] c’est la capacité d’évaluer des risques. Et le risque, plusieurs facteurs le composent, dont l’environnement.

 

Finance Montréal, dont la mission est de développer et promouvoir l’industrie des services financiers du Québec, assurera le suivi de ces engagements sur la base d’un rapport périodique faisant état des progrès des engagements des différents signataires. Le premier de ces rapports est attendu au printemps, lors de la deuxième édition du nouveau Sommet de la finance durable.

« C’est un mouvement sur plusieurs années, assure Jacques Deforges. Notre rôle sera de produire ce rapport, mais c’est un travail collectif. Pour nous, il était hors de question d’émettre une énième déclaration qui n’aurait pas de portée. L’objectif est de développer l’écosystème de la finance durable : ça se joue sur la formation des talents, l’encadrement de la gouvernance, les politiques de placement… Si on veut faire du Québec un pôle de finance durable de calibre mondial, il faut que notre écosystème financier soit performant. Et le Québec a tout pour devenir un milieu attirant pour des activités de nature financière. »

La raison : « l’ADN du Québec le prédispose, croit Jacques Deforges. Quand on pense à ESG, on pense à “S”, pour “social”. Que ce soit avec des coopératives comme Desjardins, qui par définition redistribue ses profits, ou encore le Fonds de solidarité FTQ, qui a un grand impact sociétal, l’écosystème financier québécois est naturellement porté vers les concepts sociaux et environnementaux. Le terreau est fertile ici pour en faire davantage et exploiter la tendance de la finance durable, en posant des gestes qui vont positionner le Québec comme chef de file des Amériques en investissement responsable. »

La finance de demain, pour les leaders de demain

 

Reconnue pour la qualité de sa formation, HEC Montréal, l’un des signataires de la Déclaration, se dit « très stimulée » de participer à ce « message symbolique qui se doit de donner des résultats concrets ». En sa qualité académique, HEC Montréal souhaite donner l’exemple, notamment en participant à la création d’un « nouveau savoir », révèle Federico Pasin, directeur de l’établissement.

« Quels sont les indicateurs pertinents en finance durable ? Comment les intégrer dans nos pratiques courantes ? Comment décortiquer une transaction en termes de performance environnementale ? On veut participer à la création de ce savoir et outiller une nouvelle génération de leaders responsables qui s’engageront dans la voie d’une économie prospère, durable et équitable. »

Cette volonté répond d’ailleurs à un besoin. Chez les étudiants qui entreprennent des études en gestion à HEC, pas moins de 99 % des répondants sondés s’attendent à ce que les universités soient des leaders dans la société en matière de développement durable, révèle Federico Pasin. Plus de 90 % des étudiants pensent même que les connaissances sur les thèmes ESG seront essentielles sur le marché de l’emploi de demain.

À HEC Montréal, on prend donc ce rôle très au sérieux, dès l’arrivée sur les bancs d’école.

« On réalise à quel point, si la société veut s’attaquer comme il se doit aux enjeux climatiques, il faut que les acteurs qui ont un rôle à jouer se lèvent. C’est le cas d’HEC Montréal. Pour être des acteurs de cette transformation des façons de faire, on se doit de signer cette déclaration, d’offrir les cours appropriés et d’aider les jeunes à développer la société de demain. »

Conscient du scepticisme que certains pourraient avoir envers cette série d’engagements par l’élite financière provinciale, Federico Pasin, tout comme Jacques Deforges, ne craint pas l’étiquette de « greenwashing » qui pourrait leur être accolée. Au contraire, Federico Pasin « voit ça d’un bon œil, parce que c’est vrai que c’est un piège, mais ça nous met surtout la pression d’être sérieux dans notre démarche ».

« Si on se dit que la finance durable n’est qu’une façade qui ne change rien de nos pratiques, cette déclaration sera un échec lamentable, illustre Federico Pasin. On a la pression de se dépasser et de réaliser cette mission avec conviction. Le réchauffement climatique, c’est maintenant qu’il faut s’y attaquer. Tous les signataires ont décidé de mettre le train du changement sur les rails. Nous, à HEC Montréal, on se voit comme une navette qui permettra d’embarquer dans ce train déjà en marche. »

Une conclusion similaire à celle de Jacques Deforges, qui estime qu’il faudra juger les signataires sur « les gestes concrets, démontrables et mesurables » qu’ils poseront.

« La finance, depuis l’époque des banquiers florentins, c’est la capacité d’évaluer des risques. Et le risque, plusieurs facteurs le composent, dont l’environnement. Pourquoi encourager une industrie de ressources non renouvelables si les perspectives de croissance ne sont pas présentes ? C’est pourquoi la finance durable n’est pas une mode passagère : c’est logique d’un point de vue économique. La réalité va prouver que ce n’est pas du « greenwashing », mais bien des engagements aussi sérieux que nécessaires. »

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