Les nomades numériques: surfer sur la vague du télétravail

Bon nombre de nomades numériques, comme le Québécois Tony Aube (sur la photo), profitent de la différence entre le coût de la vie de l’endroit d’où ils tirent leurs revenus et le coût de la vie de l’endroit où ils vivent.
Photo: Courtoisie Bon nombre de nomades numériques, comme le Québécois Tony Aube (sur la photo), profitent de la différence entre le coût de la vie de l’endroit d’où ils tirent leurs revenus et le coût de la vie de l’endroit où ils vivent.

La pandémie a remis en question bien des aspects de nos vies. Et certains millénariaux fraîchement arrivés sur le marché du travail ont par conséquent saisi qu’ils n’en avaient qu’une seule. Qu’il s’agisse de plier bagage pour travailler à l’étranger ou de complètement changer de voie, ils ont fait le choix de tout quitter pour se remettre en question. Le Devoir est allé à leur rencontre. Deuxième de deux textes.

Avoir la plage comme bureau et siroter une piña colada après le travail… Pourquoi se contenter de deux semaines de vacances pour voyager quand on peut le faire toute l’année en travaillant à distance ? De Playa del Carmen à Bali, en passant par Lisbonne, telle est la façon de penser des nomades numériques.

L’exotisme de leur mode de vie en fait rêver plus d’un — surtout après plusieurs mois de pandémie durant lesquels nombreux sont ceux à avoir été en télétravail. Le phénomène est pourtant loin d’être nouveau. Mais à en croire le nombre de recherches faites à son sujet sur Google, l’engouement pour ce mode de vie est en croissance constante depuis 2014 — le terme est près de 10 fois plus recherché aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque. Et la pandémie a contribué à cet intérêt grandissant.

 

Selon un rapport publié par BMO Partners, le nombre de nomades numériques a augmenté de façon spectaculaire en 2020 aux États-Unis grâce à la pandémie et son virage forcé vers le télétravail : une hausse de près de 50 % par rapport à 2019. Actuellement, près de 10,9 millions de travailleurs américains se décrivent comme tels.

D’après le même rapport, les millénariaux constituent de loin la plus importante cohorte chez les nomades numériques (42 %), suivis par la génération X (22 %), la génération Z (19 %) et les baby-boomers (17 %).

Le phénomène pourrait-il continuer à gagner de l’ampleur ? « Il y aura probablement davantage de gens qui voudront être des nomades numériques et qui vont matérialiser leur souhait, mais cela va rester relativement marginal », estime Manon Poirier, directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés du Québec.

Selon un sondage réalisé par l’organisme, 38 % des travailleurs voudraient pouvoir travailler complètement à distance, mais seulement 9 % des organisations ont l’intention d’instaurer cette politique à temps plein ou d’accorder une flexibilité complète à leurs employés.

« Donc, plus des trois quarts des entreprises vont permettre plus de flexibilité, mais vont exiger une présence au bureau de temps à autre, par exemple deux fois par semaine. Ça ne permet pas de devenir un nomade numérique à l’étranger », explique Mme Poirier, même si elle reconnaît que certains milieux, comme celui des technologies, subiront plus de pressions dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée.

Bien gagner sa vie, dépenser peu

Bon nombre de nomades numériques profitent de la différence entre le coût de la vie de l’endroit d’où ils tirent leurs revenus et le coût de la vie de l’endroit où ils vivent — par exemple, en étant payé par un employeur de la Silicon Valley tout en vivant au Mexique.

C’est le principe de « l’arbitrage géographique », un terme popularisé par le livre à succès La semaine de 4 heures (The 4-Hour Workweek), de Tim Ferriss. Et c’est exactement ce que fait Tony Aube, originaire de Québec.

Le jeune homme de 31 ans, qui travaille comme designer pour l’entreprise Osmo, vivait depuis six ans en Californie quand la pandémie a frappé. « Au printemps 2020, quand on est passés en télétravail, j’ai laissé mon appartement très coûteux à San Francisco pour partir en voyage. Je payais 2500 dollars américains par mois pour un studio, donc j’ai sauvé énormément d’argent », raconte au Devoir celui qui a adopté le mode de vie nomade.

« J’ai cherché la meilleure place pour travailler à distance et je suis tombée sur le site nomadlist.com, qui recense les meilleurs endroits au monde selon plusieurs facteurs, comme la sécurité, le coût de la vie, le climat, la qualité de la connexion Internet, etc. Lisbonne était la meilleure option. » Et puis les destinations se sont succédé : de Lagos (au Portugal) à Cancún et Tulum (au Mexique), mais aussi à Saint-Martin (dans les Caraïbes).

Tony Aube compte bien continuer de travailler à distance, de là où il veut, pour les prochaines années. « Le télétravail a forcé une transition dans la culture du travail. Les gens ont goûté à cette liberté et je ne pense pas qu’ils sont prêts à y renoncer. Alors, les entreprises n’auront pas d’autre choix que d’être flexibles. Tu te limites tellement comme compagnie si les seules personnes que tu peux engager sont celles qui vivent à 50 km de là où tu te trouves », juge-t-il.

Se lancer à son compte

Tania Marcoux, 27 ans, a elle aussi découvert le nomadisme en pleine pandémie. Après une maîtrise en commerce électronique, la jeune femme a d’abord travaillé dans une agence en marketing Web, puis pour la compagnie Air Transat. « J’avais déjà un peu de clients à mon compte à ce moment-là, mais quand la pandémie est arrivée, j’ai commencé à me lancer en freelance à temps plein », raconte celle qui en a profité pour travailler de là où elle voulait.

« Dans les premiers temps, j’aid’abord voyagé un peu au Canada, pour voir si le nomadisme me convenait. Et c’est en janvier 2021 que je suis partie travailler au Mexique, à Playa del Carmen, pour tenter l’expérience dans un autre pays », raconte-t-elle.

Le télétravail a forcé une transition dans la culture du travail. Les gens ont goûté à cette liberté et je ne pense pas qu’ils sont prêts à y renoncer.

 

Un des défis majeurs des nomades numériques à l’étranger, c’est de trouver une bonne connexion Internet, souligne Tania Marcoux. « Ça m’est arrivé une fois d’avoir un appel avec un client et là, mon réseau s’est mis à ne plus fonctionner. Je pense que c’est quelque chose qui arrive à tout le monde au moins une fois. Mais c’était exceptionnel. » Ces petits inconvénients ne sont rien à côté des avantages qu’elle tire du nomadisme, estime-t-elle. Et elle compte bien revoyager dans les prochains mois, « peut-être au Portugal ou à Bali », où elle connaît d’autres amis nomades.

Et pour les prochaines années ? « C’est une réflexion que j’ai eue ces derniers temps, dit-elle. Je veux avoir une famille… mais en même temps, j’aime trop ce mode de vie là pour l’abandonner. Donc, ce que je vise, c’est de trouver un équilibre. Je connais des couples qui sont nomades numériques et qui ont des enfants, alors je sais que c’est possible », souligne-t-elle.

Un mode de vie

Si beaucoup de nomades (34 %) prévoient de maintenir ce mode de vie pendant moins d’un an, plus de la moitié (53 %) affirment vouloir le conserver pendant au moins les deux prochaines années, selon le rapport de BMO Partners. Et l’expérience de Safia Dodard et d’Émilie Robichaud, fondatrices du blogue Nomad Junkies, prouve que la piqûre du voyage peut parfois se transformer en périple de vie.

« Je suis devenue nomade vers 2012, au moment où j’ai quitté ma job en publicité, raconte Émilie Robichaud. À l’époque, c’était vraiment marginal ; les gens trouvaient ça fou. Et nos ordinateurs étaient tellement épais par rapport à maintenant ! » se souvient-elle.

Photo: Courtoisie Safia Dodard et Émilie Robichaud, fondatrices du blogue Nomad Junkies

Les deux amies, aujourd’hui dans la mi-trentaine, ont lancé Nomad Junkies en 2014 et ont visité depuis près de 70 pays. « On a lancé le blogue pour démocratiser le phénomène, montrer que c’était possible de faire le saut, pour bâtir une communauté et montrer qu’il y a plein de façons d’accéder à cette liberté-là sans compromettre son avenir, sa carrière, ses revenus ou sa vie personnelle », souligne Safia Dodard, qui sera bientôt maman, mais qui ne compte pas pour autant devenir sédentaire.

Car même si les années passent, les deux nomades ne sont pas prêtes à renoncer à leur mode de vie. « C’est vraiment excitant, ajoute Émilie Robichaud. Tu peux faire de la plongée quand tu finis de travailler. Tu fermes ton ordi et tu es sur la plage. C’est difficile d’égaler ça. »



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