La science et les cibles de réduction de GES des entreprises

Anders Bjørn, chercheur postdoctoral en génie environnemental à l’Université Concordia, et ses collègues ont dénombré sept méthodes élaborées par divers organismes dans le monde pour réduire les émissions de GES et les ont éprouvées pour déterminer lesquelles étaient les plus efficaces.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Anders Bjørn, chercheur postdoctoral en génie environnemental à l’Université Concordia, et ses collègues ont dénombré sept méthodes élaborées par divers organismes dans le monde pour réduire les émissions de GES et les ont éprouvées pour déterminer lesquelles étaient les plus efficaces.

Microsoft, Walmart, Coca-Cola, le Canadien National, Lululemon… La liste des grandes entreprises qui s’engagent à atteindre des cibles de réduction de gaz à effet de serre (GES) auprès de l’initiative Science Based Target (SBTI) ne cesse de s’allonger. Or, une étude de l’Université Concordia remet en question le choix des méthodes utilisées pour établir ces cibles et appelle le groupe à être plus transparent.

« Historiquement, les compagnies ont eu tendance à annoncer des objectifs de réduction de leur impact environnemental en fonction de ce qu’elles jugeaient atteignable ou en imitant leurs concurrents », rapporte Anders Bjørn, auteur principal de l’article et chercheur postdoctoral en génie environnemental à l’Université Concordia.

Or, depuis 2015, la SBTI, une coalition d’organismes non gouvernementaux incluant le Pacte mondial des Nations unies, le Fonds mondial pour la nature et le World Resources Institute, offre une voie normée pour s’aligner avec l’Accord de Paris. Le nombre d’entreprises qui se joignent au mouvement, notamment des multinationales, augmente rapidement, passant de 1200 en février 2021 à 1600 en juillet.

Mais comment déterminer les réductions d’émissions que chaque entreprise devrait effectuer pour garder sous 2 °C l’augmentation de la température du globe par rapport à l’ère préindustrielle ? Les calculs effectués par la SBTI sont-ils réellement basés sur la science ?

En ce moment, la SBTI est la seule option qui se présente aux entreprises pour obtenir un genre de certification reconnue par rapport aux cibles de réduction de GES. Mais elle prive le monde de la réduction la plus robuste des émissions carbone. 

C’est ce qu’ont tenté de savoir M. Bjørn et ses collègues. Ils ont dénombré sept méthodes élaborées par divers organismes dans le monde.

« La méthode la plus simple va signifier que toutes les compagnies doivent réduire leurs émissions du même pourcentage que ce qui est nécessaire au niveau mondial. Par exemple, si on doit réduire globalement nos émissions de 30 % entre 2020 et 2030, toutes les compagnies doivent réduire leurs émissions de 30 % », explique M. Bjørn.

D’autres méthodes, plus complexes, prennent d’autres facteurs en compte : la volonté des entreprises d’augmenter ou de diminuer leur production, le positionnement dans un pays développé ou en développement et le secteur d’activité, par exemple.

Une simulation mondiale

L’équipe de Concordia a ensuite entrepris de tester chacune de ces méthodes dans une simulation, afin d’évaluer notamment lesquelles permettent le mieux d’atteindre les objectifs de réduction globale de pollution atmosphérique.

« Nous avons imaginé huit compagnies, des sortes d’archétypes qui ont des caractéristiques différentes représentant l’ensemble des entreprises du monde : l’une était basée dans un pays en développement, l’autre dans un pays développé, l’une avait une importante croissance, l’autre avait une faible croissance, etc. Nous avons soumis ces entreprises aux sept méthodes pour voir comment elles conduisent à la détermination de cibles différentes. Nous voulions aussi savoir ce qui arriverait pour les émissions globales si toutes les compagnies utilisaient la même méthode », détaille M. Bjørn.

Les chercheurs sont arrivés à plusieurs constats. Certaines méthodes permettent d’atteindre la cible mondiale de réduction de GES, et même de la dépasser, alors que d’autres échouent sur ce plan. Or, la SBTI recommande deux de ces méthodes, dont l’une, appelée Sectoral Decarbonization Approach, manquerait la cible. D’un autre côté, l’approche qui, selon l’étude, obtient le meilleur résultat, appelée CSO parce qu’elle a été développée par le Center for Sustainable Organizations, est découragée par la SBTI. Pourquoi ? Ce n’est pas clair, constate Anders Bjørn, après avoir examiné la documentation rendue publique par la SBTI.

« La SBTI doit être plus transparente et expliquer comment les méthodes fonctionnent et pourquoi elle en recommande certaines plutôt que d’autres, explique-t-il. Les entreprises doivent comprendre que, même si le groupe dit se fier à la science, il y a une grande part de subjectivité dans le processus. »

La SBTI critiquée

Après avoir pris connaissance de l’étude, un ancien conseiller de la SBTI, Bill Baue, a fortement critiqué le choix de cette coalition d’écarter la méthode CSO. Selon lui, le groupe a décidé de privilégier les deux autres approches parce qu’elles ont été développées par des organismes fondateurs et partenaires de la SBTI, alors que la CSO provient d’une tout autre institution. Il a qualifié la situation de conflit d’intérêts.

« En ce moment, la SBTI est la seule option qui se présente aux entreprises pour obtenir un genre de certification reconnue par rapport aux cibles de réduction de GES, a indiqué M. Baue en entrevue. Mais elle prive le monde de la réduction la plus robuste des émissions carbone. »

Par ailleurs, les entreprises n’affichent pas non plus la façon dont elles ont calculé leurs cibles. Les aliments Maple Leaf, par exemple, s’engagent tout simplement à réduire d’ici 2030 leurs émissions directes de GES de 30 % par rapport à 2018, sans expliquer comment l’entreprise en est arrivée là. « C’est presque un paradoxe de dire que quelque chose est basé sur la science, mais de ne donner aucun moyen de le reproduire », juge M. Bjørn.

Malgré tout, le chercheur postdoctoral encourage les entreprises à s’associer à la SBTI. Sans être une option parfaite, il s’agit actuellement de la meilleure, estime-t-il.

En guise de réponse aux critiques, la SBTI a renvoyé Le Devoir à un blogue dans lequel elle affirme « travailler à être plus transparente à propos des méthodes utilisées pour évaluer les cibles de chaque compagnie ». Le groupe indique également que le « processus fonctionne », puisque, selon un rapport publié au début de 2021, « une compagnie type ayant une cible basée sur la science a réduit ses émissions à un taux linéaire de 6,4 % par année, excédant le taux de 4,2 % nécessaire pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C ». Finalement, le groupe dit prendre ses décisions méthodologiques très au sérieux et souligne que « les conversations vont continuer à propos des méthodes qui fonctionnent le mieux ».

 

Ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia.

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