Washington sème le débat sur la levée des brevets pour les vaccins anti-COVID

Le président américain, Joe Biden, est d’avis qu’une levée des brevets permettrait d’accélérer la production et la distribution des vaccins anti-COVID partout dans le monde.
Photo: Alex Wong Getty Images / Agence France-Presse Le président américain, Joe Biden, est d’avis qu’une levée des brevets permettrait d’accélérer la production et la distribution des vaccins anti-COVID partout dans le monde.

À la surprise générale, Joe Biden pourrait aider les vaccins contre la COVID-19 à mieux se rendre jusque dans les pays en voie de développement. Mais peut-être pas de la façon que l’on croit.

Grands champions de la protection de la propriété intellectuelle, les États-Unis ont pris tout le monde par surprise, en fin de journée mercredi, en se disant maintenant favorables à la suspension temporaire de la protection offerte par les brevets des vaccins anti-COVID afin d’en accélérer la production et la distribution dans le monde. « Il s’agit d’une crise sanitaire mondiale, et les circonstances extraordinaires de la pandémie de COVID-19 appellent à des mesures extraordinaires », a expliqué la représentante américaine au Commerce, Katherine Tai.

Les autres pays riches qui faisaient jusque-là front commun avec les Américains ont eu du mal à cacher leur étonnement, tout comme leur industrie pharmaceutique, leur colère. « Des mâchoires sont tombées, comme la valeur des actions des fabricants de vaccins », a résumé The Economist jeudi, les titres de Pfizer (-6,5 %), BioNTech (-14 %) ou encore Moderna (-1,7 %) ayant tous instantanément piqué du nez.

Deux mondes

La décision survient alors que la pandémie fait rage dans de nombreux pays en développement, notamment en Inde, et que le déploiement des vaccins se fait de façon plus qu’inégale, la plupart des pays développés affichant des ratios allant de 35 à 75 vaccins administrés par 100 habitants contre 21 au Brésil, 11 en Inde et moins de 1 dans la plupart des pays d’Afrique, selon le site Our World in Data de l’Université Oxford.

Cette décision fait suite à un appel lancé à cet égard à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) par l’Inde et l’Afrique du Sud qui y a recueilli l’appui d’une centaine de pays membres en plus de nombreuses personnalités et organisations de développement international. Elle a été qualifiée de « moment monumental dans la lutte contre la COVID-19 » par le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

La réception a été nettement plus mitigée de la part des pays riches ; le président français, Emmanuel Macron, s’y disant « tout à fait favorable » et la chancelière allemande, Angela Merkel, plutôt opposée, tout comme le Canada, où le parlement a rejeté jeudi une motion présentée par le Bloc québécois qui en appelait à suivre l’exemple des États-Unis.

Il s’agit d’une crise sanitaire mondiale, et les circonstances extraordinaires de la pandémie de COVID-19 appellent à des mesures extraordinaires

 

Les défenseurs du statu quo font valoir que la garantie d’être le seul, pendant un certain temps, à avoir le droit de commercialiser une invention est le meilleur incitatif à l’investissement de milliards de dollars dans la recherche qui a notamment permis la mise au point des vaccins anti-COVID en un temps record. Certains ont aussi évoqué le danger que ces innovations soient maintenant données gratuitement à la concurrence chinoise et russe.

On leur rétorque qu’il y a quand même des limites à vouloir protéger ses profits quand une pandémie fait rage, Pfizer prévoyant des ventes de son vaccin de 26 milliards cette année contre 18 milliards pour Moderna. On leur rappelle aussi que les soi-disant risques financiers que comportait le développement des vaccins venaient avec 12 milliards de subventions publiques aux États-Unis seulement.

« Ça ne m’a pas fait perdre une minute de sommeil », a dit de la décision américaine le patron de Moderna, Stéphane Bancel. Peut-être parce qu’il sait que le projet est encore loin à l’OMC de susciter la nécessaire unanimité de ses membres. Mais surtout, parce que ce ne sont pas les brevets qui font obstacle à un meilleur déploiement des vaccins. Basé sur la technologie inédite de l’ARN messager, son vaccin, comme celui de Pfizer, requiert des équipements de production et une compétence sans lesquels le droit de copier sa recette n’est d’aucune utilité, a renchéri son homologue chez Pfizer, Albert Bourla. « Nous devons concentrer nos efforts [sur les usines existantes], qui ont la capacité suffisante pour produire des milliards de doses, et nous assurer que l’on ne perturbe pas ces opérations avec des annonces politiquement motivées », a déclaré ce dernier à l’Agence France-Presse.

Il vaudrait mieux aider les fabricants à passer des accords de production avec d’autres compagnies qui s’accompagnerait d’un appui technique, expliquait jeudi un représentant de l’industrie dans Le Monde.

Le vrai problème

Le vrai problème, disent ces voix, est l’approvisionnement en ingrédients actifs, flacons ou encore sacs de plastique spéciaux nécessaires à la fabrication des vaccins et grandement compliqué par les nombreux obstacles commerciaux dressés par des gouvernements au nom de l’intérêt national. Dans le cas du vaccin de Pfizer, il est question de 280 composants provenant de 86 fournisseurs dans 19 pays, apprenait-on dans le Financial Times le mois dernier.

Or, l’un des pays où ces obstacles au commerce sont les plus problématiques est justement les États-Unis, rapportait jeudi l’Agence France-Presse. Mais il y a peut-être aussi de l’espoir de ce côté-là, y notait-on. En effet, la brève déclaration de Katherine Tao mercredi se terminait par une phrase largement passée inaperçue dans tout le brouhaha soulevé par la question des brevets. Washington y disait vouloir « œuvrer à ce qu’il y ait plus de matières premières nécessaires à la production de ces vaccins ».

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