La transition vers une économie durable est enclenchée, mais ne se fera pas sans heurt, dit Mark Carney

L’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, Mark Carney
Photo: Kirsty Wigglesworth Agence France-Presse L’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, Mark Carney

La transition vers un meilleur équilibre entre les valeurs du marché et celles de sociétés plus humaines et plus durables est bien engagée sur les marchés financiers, estime Mark Carney. Elle risque toutefois de ne pas se faire sans heurt et aura besoin de politiques claires et fermes des gouvernements.

L’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre presse depuis des années les entreprises et les investisseurs qui les financent de prendre acte du caractère urgent et existentiel de la lutte contre les changements climatiques. Aujourd’hui envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l’action climatique, il se réjouit notamment de voir plus 1600 grandes entreprises adoptées de nouvelles normes plus rigoureuses et plus transparentes en matière de dévoilement de leur degré d’exposition aux risques climatiques ainsi que de grands investisseurs comptant pour 140 000 milliards d’actifs prendre en compte ces nouvelles informations dans leurs placements. « Le temps est maintenant venu que ces normes ne soient plus seulement volontaires, mais obligatoires », a-t-il déclaré jeudi soir lors d’une visioconférence organisée par l’Université de Montréal.

La transition en cours participe à une forme de grand rééquilibrage entre les valeurs du marché, encore trop dominantes dans nos sociétés, et d’autres valeurs humaines et de développement durable plus fondamentales, a-t-il poursuivi, évoquant un thème central d’un livre qu’il doit lancer le mois prochain et intitulé Value(s) : Building a Better World For All (Valeur(s) : Construire un monde meilleur pour tous, en traduction libre).

Attention à la transition

Cette grande transformation sera riche en nouvelles occasions d’affaires, de croissance économique et de créations d’emplois, promet-il. « Les investisseurs commencent à se rendre compte qu’on peut créer de la valeur financière en poursuivant les valeurs de la société ».

Cela ne veut pas dire que l’exercice est sans danger. Mark Carney s’en fait particulièrement pour le moment de bascule où ceux qui ont choisi d’ignorer l’inéluctable déclin de certains secteurs de l’économie prendront soudainement conscience qu’ils ont dans leurs portefeuilles pour des milliards « d’actifs échoués ».

Ce sera notamment le rôle des banques centrales d’évaluer le niveau de risque systémique que fait courir cette transition, dit-il. Or, bien que cette tâche fasse partie de la mission de la Banque du Canada, il lui manque encore certains pouvoirs d’action pour s’en acquitter, note son ancien patron qui voudrait qu’on s’inspire, en la matière, des pouvoirs octroyés à la Réserve fédérale américaine, aux autorités financières européennes ou encore à la Banque d’Angleterre. « L’un des problèmes ici est que le mandat de la Banque du Canada est très étroit. »

Superstar de la finance

L’économiste, qui fêtera bientôt ses 56 ans, a rapidement, dans sa carrière, fait figure de superstar de la finance internationale. Diplômé des prestigieuses universités Harvard et d’Oxford, ce fils de Fort Smith, dans les Territoires du Nord-Ouest, avait notamment été banquier d’affaires chez Goldman Sachs pendant 13 ans avant d’être nommé gouverneur de la Banque du Canada quelques mois seulement avant l’effondrement de Wall Street en 2008. Il s’y taillera une réputation d’esprit brillant au franc-parler qui lui vaudra, en prime, la présidence du Conseil de stabilité financière du G20 en pleine réforme des règles financières internationales. Il quittera ses fonctions de gouverneur à la Banque du Canada dès 2013 pour jouer le même rôle, mais cette fois à la tête de la Banque d’Angleterre où il doit notamment gérer une difficile reprise économique et le drame politico-économique du Brexit.

À la fin de son mandat à la Banque d’Angleterre, l’an dernier, il accepte le rôle d’envoyé spécial des Nations unies, en même temps qu’il se joint à des fonds de placement (PIMPCO et Brookfield). On l’imagine, tour à tour, remplacer Christine Lagarde à la tête du Fonds monétaire international, puis le ministre des Finances du Canada, Bill Morneau, quand le bruit de son départ s’intensifie cet été, mais il s’est contenté jusqu’à présent de jouer les conseillers de Justin Trudeau sur la façon de gérer la crise de la COVID-19. Les rumeurs d’une entrée en politique active aux côtés (ou même à la place) du premier ministre libéral se sont remises à courir de plus belle lundi quand Mark Carney a annoncé son arrivée dans la capitale fédérale ainsi sur les médias sociaux.

Le futur retour à la normale

La pandémie de COVID-19 et la crise économique qui l’a accompagnée ont été une autre occasion de prendre la mesure des «fragilités» de nos économies et du rôle vital que joue l’État dans de pareilles circonstances, a fait valoir Mark Carney durant sa visioconférence à laquelle 1300 professeurs, étudiants et membres du public s’étaient inscrits. « Comme on avait l’habitude de dire [durant la Première Guerre mondiale] qu’il n’y a pas d’athée dans les tranchées, il n’y a pas non plus de libertariens lors de telles crises. »

Les gouvernements ont eu raison, selon lui, de concentrer leur action sur la lutte contre la contagion et de dépenser sans compter. En effet, il ne peut pas y avoir de véritable reprise économique si la pandémie n’est pas contrôlée et les taux d’intérêt au plancher permettent de ne pas trop s’en faire avec les coûts de la dette pour le moment.

Mais aussitôt qu’on pourra passer de la lutte contre la pandémie à la relance économique, il faudra que les gouvernements se montrent plus disciplinés et plus ciblés dans leurs politiques en privilégiant notamment les investissements dans les infrastructures, la transition numérique et le virage vert véritablement porteurs de croissance à long terme, a-t-il poursuivi.

Les banques centrales devront de leur côté continuer de disposer de toute l’indépendance nécessaire pour revenir à leur mission de contrôle de l’inflation. « On n’avait pas vu la frontière entre la politique monétaire et budgétaire aussi mince depuis la crise des années 30. »

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