Réveiller Saint-Léonard

Pour certains commerçants de la rue Jean-Talon, à Saint-Léonard, les travaux de réaménagement à venir, qui risquent d’occasionner des fermetures de rues, sont un problème potentiel qui viendra s’ajouter à une artère déjà délaissée par les citoyens. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour certains commerçants de la rue Jean-Talon, à Saint-Léonard, les travaux de réaménagement à venir, qui risquent d’occasionner des fermetures de rues, sont un problème potentiel qui viendra s’ajouter à une artère déjà délaissée par les citoyens. 

Le potentiel économique de l’est de Montréal, longtemps négligé, est maintenant vanté par les politiciens et les gens d’affaires. Le REM devrait accélérer son développement lors de sa mise en service, en 2029. Mais d’ici là, les citoyens et les entreprises de l’Est ont des projets plein la tête afin de donner de la vitalité à leurs quartiers. Troisième de quatre visites : Saint-Léonard.

À l’intersection des rues Jean-Talon et Lacordaire, un panneau avertit les passants que des travaux préparatoires commenceront dès ce printemps sur le site de l’ancien Petro-Canada, qui doit devenir l’édicule d’une nouvelle station de métro. Dans ce quartier, le prolongement de la ligne bleue est une réalité imminente, beaucoup plus que l’arrivée du REM vers l’est.

Certains commerçants attendent le métro avec beaucoup d’enthousiasme. C’est d’ailleurs en raison de ce projet que Saïda Amiri a ouvert sa bijouterie à cette intersection il y a sept ans. « On savait qu’il y aurait plus de visibilité, plus de circulation. Il va y avoir des investissements sur la rue, plus de verdure », détaille la copropriétaire, qui pense elle-même emprunter le métro à partir de Laval pour se rendre à son commerce. Le futur REM sera, à son avis, un atout supplémentaire.

« Avec les condos qui sont en train de se construire dans les alentours, le quartier va vraiment se développer », croit celle qui s’imagine, après les travaux, une rue Jean-Talon Est parsemée de petites boutiques beaucoup plus originales que celles des centres commerciaux.

Mais tous les commerçants de la rue Jean-Talon ne partagent pas son optimisme. Pour certains, ces travaux d’envergure, qui risquent d’occasionner des fermetures de rue, sont un problème potentiel qui viendra s’ajouter à une artère déjà délaissée par les citoyens. Jackie Lancia, propriétaire de la pâtisserie et boulangerie Italia, veut tout simplement quitter le quartier. Elle a mis son commerce à vendre depuis quelques années déjà, mais ne trouve pas preneur.

« J’aimerais retourner 16 ans en arrière. La rue était fantastique dans ce temps-là. Depuis quelques années, on ne voit quasiment personne se promener sur la rue. J’ai beaucoup moins de clientèle, si bien que, depuis deux ans, je suis fermée le lundi », indique Mme Lancia. Elle fait remarquer que la fusillade ayant coûté la vie à une adolescente, il y a une dizaine de jours quelques rues plus loin au coin de Jean-Talon, n’aide pas les citoyens à se sentir en sécurité.

Le propriétaire de La Source du sport, Paul Micheletti, fait les mêmes constats. La pandémie a d’ailleurs aggravé les choses. Observant le déclin désespérant de sa rue, il songe à déménager. « La rue est défraîchie, affirme celui qui est aussi président de la Société de développement commercial (SDC) Jean-Talon Est. C’est un îlot de chaleur tout en asphalte, sans verdure ni ombrage. Les trottoirs sont étroits et endommagés, ce qui empêche certaines personnes âgées des résidences environnantes de circuler. »

Une revitalisation attendue

« Ça fait presque 20 ans qu’on dit qu’il faut revitaliser, mais rien n’a avancé », ajoute M. Micheletti. Un projet de réaménagement avait pourtant été annoncé par la Ville de Montréal en 2017, dont les travaux devaient commencer en 2018, à la suite de consultations publiques. Il prévoyait, entre les boulevards Viau et Langelier, l’élargissement des trottoirs, l’ajout de 200 arbres, l’aménagement de deux places publiques et la sécurisation de 18 intersections. Le projet a été repoussé pour être coordonné avec les travaux de prolongement de la ligne bleue.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Observant le déclin désespérant de la rue Jean-Talon Est, à Saint-Léonard, le propriétaire de La Source du sport, Paul Micheletti, songe à déménager.

« À la suggestion de l’arrondissement, la STM mettra très prochainement en place une table d’affaires regroupant des représentants du milieu des affaires local, des services municipaux et de la STM [pour discuter de ces enjeux] », indique Julie Blais, chargée de communications pour l’arrondissement de Saint-Léonard.

Mme Blais ajoute que l’arrondissement « travaille aussi sur la sécurité et l’embellissement de la rue Jean-Talon Est par le biais de divers projets, dont les saillies temporaires, les arbres dans des bacs, le programme « brigade de propreté » en lien avec la ville centre, etc. D’autres projets sont d’ailleurs à l’étude pour la saison estivale ».

Un chantier « intelligent »

La SDC veut pour sa part s’assurer que le chantier est « intelligent », afin d’éviter des effets négatifs comme ceux perçus lors de la réfection du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sainte-Catherine, par exemple. « On ne veut pas que ce soit seulement une nuisance. On a lancé l’idée de convertir une vieille voiture de métro en centre d’information et de créer un poste de surveillance où les gens verraient les travaux et se sentiraient partie prenante », exprime notamment M. Micheletti.

Certains commerçants souhaiteraient aussi l’ajout de places de stationnement, pour que les citoyens conducteurs soient à l’aise d’y faire leurs emplettes, plutôt qu’aux Galeries d’Anjou. D’autres ont signalé que certains espaces devraient être mieux déneigés par la Ville pour faciliter la circulation piétonnière.

Traverser l’autoroute

Pour la table de quartier Concertation Saint-Léonard, l’enjeu est plus large que la rue Jean-Talon elle-même. « Pour s’y rendre, ceux qui vivent au nord doivent traverser l’autoroute métropolitaine, ce qui est dangereux pour les cyclistes et les piétons », souligne François Langevin-Gagnon, agent de sécurité urbaine et urbanisme. Il serait donc souhaitable de réaménager les abords de l’autoroute et de créer des pistes cyclables.

M. Langevin-Gagnon affirme par ailleurs que la mort de la jeune Meriem Boundaoui, tuée par balle la semaine dernière, a stimulé un sentiment d’urgence chez plusieurs acteurs du quartier pour régler les problématiques de sécurité urbaine dans plusieurs parties de l’arrondissement. Dans le secteur Viau-Robert, par exemple, diverses solutions d’aménagement, comme de l’éclairage, avaient déjà été trouvées dans le cadre de discussions communautaires démarrées en 2019. Cette démarche se poursuit. « Il faut les régler maintenant. Depuis une semaine, le milieu est très mobilisé et il y a beaucoup de rencontres pour trouver une façon d’agir sur le court, le moyen et le long terme », témoigne M. Langevin-Gagnon.

À voir en vidéo