Le défi titanesque de Ngozi Okonjo-Iweala à la tête de l’OMC

Diplômée de l’Université Harvard et du MIT, Ngozi Okonjo-Iweala a deux fois été ministre des Finances de son pays, s’est hissée au rang de numéro 2 de la Banque mondiale et préside actuellement une organisation favorisant l’accès à la vaccination en Afrique.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Diplômée de l’Université Harvard et du MIT, Ngozi Okonjo-Iweala a deux fois été ministre des Finances de son pays, s’est hissée au rang de numéro 2 de la Banque mondiale et préside actuellement une organisation favorisant l’accès à la vaccination en Afrique.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) devrait confirmer lundi le choix de son nouveau directeur général. La Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala sera non seulement la première femme, mais aussi la première personne issue du continent africain à diriger l’institution. Elle trouvera une organisation qui, autrefois triomphante, est aujourd’hui plombée par l’absence de consensus, la montée des nationalismes et les années Trump, et qui ne peut faire mieux, pour le moment, que d’avancer en ordre dispersé.

Ils ont d’abord été huit candidats, puis cinq, puis seulement deux dans la course lancée, en mai, par l’annonce surprise du directeur général de l’OMC, le Brésilien Roberto Azevêdo, de son départ un an avant la fin prévue de son deuxième mandat de quatre ans. Devant être le fruit d’une décision unanime de ses 164 pays membres, « le choix d’un nouveau directeur général est un processus très opaque », note Geneviève Dufour, professeure de droit international économique à l’Université de Sherbrooke.

Alors que toutes les voix semblaient se ranger derrière la candidate du Nigeria, Donald Trump y a joué, en novembre, une dernière fois les empêcheurs de danser en rond en appuyant l’autre candidate, une ancienne ministre du Commerce de la Corée du Sud, jusqu’à ce que son successeur démocrate se rallie aux autres, il y a dix jours, et que la Sud-Coréenne Yoo Myung-hee retire sa candidature. Aussi ne reste-t-il plus aucun suspense sur ce qui devrait ressortir de la réunion extraordinaire du Conseil général de l’OMC convoquée lundi à Genève pour désigner sa nouvelle chef.

Grosse commande

Ngozi Okonjo-Iweala affiche une feuille de route impressionnante. Diplômée de l’Université Harvard et du MIT, l’économiste a deux fois été ministre des Finances de son pays, s’est hissée au rang de numéro 2 de la Banque mondiale et préside actuellement une organisation favorisant l’accès à la vaccination en Afrique. « Elle est rapidement ressortie comme la candidate la plus compétente. Il était temps qu’on ait une femme et quelqu’un de l’Afrique à ce poste », dit Geneviève Dufour, l’OMC ayant largement reflété les intérêts des pays développés au fil des ans et ignoré les obstacles rencontrés par la moitié féminine de l’humanité.

La tâche de la future directrice générale s’annonce toutefois titanesque. Elle arrive après que les États-Unis de Donald Trump ont déclaré la guerre commerciale à presque tout le monde, notamment à la Chine, et ont complètement bloqué depuis un an le tribunal d’appel de l’OMC en y empêchant la nomination de juges. Mais les problèmes sont plus profonds.

L’OMC a été incapable depuis 20 ans de trouver un consensus qui lui permettrait de tenir sa promesse faite à Doha de mieux tenir compte des enjeux propres aux pays en développement. Cette impasse condamne ses membres à appliquer un code de conduite largement établi à l’époque où il s’appelait encore le GATT (pour Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, en anglais) et où les principaux enjeux commerciaux n’étaient pas la coopération réglementaire, le commerce électronique, l’investissement étranger, et encore moins la lutte contre les changements climatiques ou le respect de normes minimales du travail.

« L’OMC est effectivement une organisation un peu en déroute », résume Krzysztof Pelc, professeur et expert en commerce international de l’Université McGill. « C’est une institution conçue pour le commerce de l’acier et des bananes plutôt que pour l’échange de services d’information et de technologies numériques. »

Ses règles remontent également à avant que la Chine ne devienne le géant économique que l’on sait et que les autres se demandent s’il n’aurait pas fallu imposer, lors de son accession à l’OMC en 2001, des conditions plus sévères en matière notamment d’entreprises d’État, d’accès à son marché et de protection de la propriété intellectuelle. C’était avant aussi que les États-Unis comprennent avec horreur que le bras armé de l’institution, son mécanisme de règlement des différends, ne se contentait pas de jouer les simples arbitres, mais était en train de s’instituer en véritable tribunal international avec un pouvoir d’interprétation et sa jurisprudence.

Ententes de sous-groupes

« Tous ces problèmes à l’OMC découlent de divergences profondes et d’une absence de volonté de compromis », dit Richard Ouellet, professeur de droit international économique à l’Université Laval. Mais dans l’immédiat, le plus grand péril auquel fera face Mme Okonjo-Iweala est que les États-Unis ou la Chine ne se lassent de tout cela et claquent la porte ».

En attendant, des pays membres ont choisi de contourner les difficultés posées par la règle de l’unanimité en formant des sous-groupes autour de priorités communes. Relativement petit et extrêmement dépendant du commerce international et de la règle de droit, le Canada est l’un des champions de cette approche non pas « multilatérale », mais à tout le moins « plurilatérale qui a déjà été utilisée avec succès par le passé », explique Krzysztof Pelc.

Étant à l’origine du Groupe d’Ottawa, le Canada a notamment convenu avec une douzaine d’autres pays, en plus de l’Union européenne, de respecter certaines normes en matière notamment de libre-échange de fournitures médicales et de produits alimentaires pendant la pandémie de COVID-19 ou encore de commerce électronique. Il est aussi l’un des instigateurs d’une sorte de tribunal d’appel parallèle à l’OMC le temps que le conflit avec les États-Unis soit réglé.

« Cette approche plurilatérale peut être une bonne stratégie, à condition qu’elle ne soit pas une fin en soi. L’objectif final doit être d’en arriver, à terme, aux mêmes règles pour tous », dit Geneviève Dufour.

Une autre solution mise en avant par le Canada et les autres pays a été de multiplier les accords régionaux, comme le Partenariat transpacifique et l’Accord économique et commercial global avec l’Europe. Mais là encore, cette solution a des limites, prévient Richard Ouellet.

La plupart des grands enjeux « commerciaux, économiques, sanitaires, migratoires ou environnementaux ne se régleront pas au niveau régional », souligne-t-il. « Mme Okonjo-Iweala aura la difficile tâche de rappeler ces vérités aux pays membres de l’OMC tout en leur laissant assez de souplesse pour éviter la rupture. »

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